Les courses ? Des problématiques multiples
Ecoutons Valérie, 56 ans, qui est déficiente visuelle depuis une dizaine d'années et a également une polyarthrite rhumatoïde qui l'empêche de porter des charges lourdes.
« Je regrette que les hypermarchés ne proposent pas des services, même payants, pour nous aider, ne serait-ce qu'à porter les courses jusqu'à la voiture », suggère-t-elle. D'ailleurs, si elle a bien pris connaissance du dispositif Handivisible (qui facilite le passage en caisse) auquel ont souscrit plusieurs hypermarchés, elle déplore cependant un manque de communication : « On ne sait pas exactement à quoi cela donne accès et il faut télécharger une appli mobile qui n'est peut-être pas adaptée pour moi [et à son handicap visuel]. »
Cet exemple est représentatif des difficultés que peuvent rencontrer des personnes en situation de handicap quand elles veulent faire leurs courses dans leurs magasins favoris, qui peinent parfois à prendre en compte l'ensemble des handicaps.
Il faudrait ainsi ajouter aux difficultés de Valérie, des difficultés d'accès physiques (marches, portillons,...), des produits difficiles à atteindre, des environnements bruyants ou stressants, des étiquettes peu lisibles, des terminaux de paiement peu adaptés, des zones de stationnement et parkings dangereux, etc .
Passer par des applications innovantes ?
Au quotidien, Valérie pratique, comme beaucoup, « l'art de la débrouille. » Pour lire les dates de péremption et reconnaître les produits dont elle a besoin, elle les prend en photo avec son téléphone dans les rayons, puis zoome pour grossir énormément l'image. Une démarche chronophage qui l'amène parfois à commettre quelques erreurs dans ses achats. « Je rêve de ne plus avoir qu'à scanner les choses avec mon téléphone pour avoir accès à toutes les infos, peut-être que l'IA permettra de créer de nouveaux outils », espère-t-elle.
Aymen Tounsi, développe justement une nouvelle application mobile utilisant l'intelligence artificielle (IA) : Prixes, un comparateur de prix pilotable à la voix. « Mon père a une déficience visuelle, j'avais envie d'inventer un outil pour faciliter ses courses », explique-t-il. L'appli cherche le prix le plus bas d'un produit ou d'une liste de courses et indique le magasin le plus proche pour le trouver. « On peut lui demander de créer un panier de courses pour la semaine, un menu, la station où l'essence est la moins chère, modifier la taille de la police d'écriture pour agrandir selon son besoin, ou encore surveiller la baisse de prix de certains produits… », énumère le créateur de Prixes, dont le lancement est estimé à début novembre.
Une initiative qui pourrait aider les personnes déficientes visuelles, les personnes précaires, mais qui reste limitée. « Une personne peut savoir qu'un produit est moins cher dans telle grande surface, mais ne pas avoir la possibilité de s'y rendre facilement. Avec le prix de l'essence, ce n'est pas forcément évident de demander à quelqu'un de faire un déplacement uniquement pour nos courses », souligne Cynthia, qui se déplace en fauteuil roulant.
L'innovation peut donc combler de nombreux "trous dans la raquette", mais elle suffit rarement seule à résoudre ces difficultés.
Utiliser l'IA ?
L'intelligence artificielle fait rêver mais permet-elle d'aller encore plus loin dans le domaine des courses ?
Cédric, 23 ans, a lui utilisé le chatbot IA Perplexity pour mieux équilibrer sa liste de courses.
« J'ai un TSA (Trouble du spectre autistique, ndlr) syndrome d'asperger avec des troubles psychiques, un TDAH et un TOP (Trouble oppositionnel avec provocation, ndlr). J'ai beaucoup de mal à gérer mon budget, je dépense beaucoup trop dans des aliments avec un mauvais Nutri-Score, comme les sodas. » raconte-il.
Le jeune a alors testé l'IA « en lui demandant combien je devais dépenser par catégorie d'achats pour mon budget de la semaine. J'ai respecté la répartition, mais cela ne m'a pas empêché de faire d'autres achats impulsifs plus tard », admet-il. Etudiant, Cédric ne profite pas du restaurant universitaire (RU) : « trop de bruit et un coût social trop élevé, il y a beaucoup trop de moments où on doit interpréter les intentions des personnes qui viennent à notre rencontre. »
Une précarité qui limite les choix
A l'inverse, un autre étudiant nommé également Cédric, 34 ans, vivant avec une paralysie cérébrale depuis la naissance, se satisfait des repas à 1 euro dans les RU. « Cela me permet de faire des économies, car je n'ai pas la capacité physique de me faire à manger moi-même, je ne peux même pas rester debout pour mettre quelque chose au four, car je risque de perdre l'équilibre et de me brûler », témoigne-t-il. Obligé de se faire livrer des plats tout préparés et pas toujours très équilibrés, le coût de ses repas revient cher pour cet étudiant venu du Mexique, dont la mère est Française. « Même si ma famille m'aide financièrement, je suis parfois obligé de sauter des repas », confie-t-il. En surpoids, il regrette un service que mettait en place le cabinet de son diététicien au Mexique : « Je payais un abonnement par mois et on me livrait des repas adaptés et de qualité. »
S'inspirer d'initiatives à l'étranger
Déplorant également « le coût de la vie qui augmente », Cynthia, 45 ans, aimerait aussi que la France s'inspire d'initiatives à l'étranger, mais à un niveau plus macro. « En Allemagne, où j'ai vécu, les aides sociales de l'Etat peuvent prendre en charge (selon le profil) le logement et certaines charges. Cela permet de garder un reste à vivre plus important pour l'alimentation », souligne-t-elle.
Lorsqu'on évoque des solutions plus économiques pour faire ses courses, comme les paniers antigaspillage, elle réplique : « Avec des dates de péremption rapides, cela oblige à faire ses courses plus souvent, ce n'est donc malheureusement pas adapté aux personnes qui ont des difficultés à se déplacer. »
Un mode de transport adapté ?
Autre point d'attention, le déplacement. En effet, il faut pouvoir se rendre dans les magasins dans de bonnes conditions tout en ramenant un certain volume (et un certain poids) à une époque où le prix des transports peut s'envoler.
Par exemple, pour améliorer sa qualité de déplacements, Marie-Christine, 70 ans, circule depuis trois ans avec un tricycle électrique. « J'ai été opérée des deux genoux, puis fait une tendinite. J'ai des difficultés à marcher. Le trajet, jonché de pavés, entre le parking et les commerces est désormais trop long pour pouvoir porter mes courses. Avec le vélo je peux me garer juste devant les magasins et circuler dans le marché », raconte-t-elle.
Si elle fait des économies d'essence, ce confort a tout de même un coût : 7 000 euros, dont presque la moitié a été financé par une aide de la Région Grand Est, mais qui a depuis été supprimée. « D'autres aides existent, notamment si son handicap a la reconnaissance de la MDPH.
Les solutions douces sont souvent les moins couteuses mais elles sont loin de s'adapter à tous les handicaps, les transports en commun sont une bonne alternative mais qui n'est pas disponible partout et qui pose le problème du volume des courses. Les solutions "motorisées" sont souvent les plus pratiques mais le coût et souvent rédhibitoire.
Renoncer et commander en ligne ?
Quand les difficultés s'accumulent, la tentation devient alors grande de renoncer purement et simplement à se rendre dans son magasin et de commander en ligne. Certains magasins proposent d'ailleurs parfois des livraisons gratuites pour les personnes en situation de handicap.
Néanmoins, cette solution, parfois présentée comme une panacée, ne répond pas toujours à l'ensemble des besoins des personnes en situation de handicap. Ainsi, on peut se trouver confronter à des difficultés dont l'accès au service (accessibilité numérique défailante), des limitations dans la gamme des produits disponibles, une zone desservie n'incluant pas le domicile, l'absence de moyens de paiement en ligne (cartes limitées)...
Par ailleurs, cette solution qui rend par ailleurs d'énormes services à de nombreuses personnes en situation de handicap, peut aussi être vu comme risquant d'invisibiliser un peu plus des personnes handicapées tout en les excluant d'un certain nombre d'interactions sociales.
Au final, des courses souvent éreintantes
Malgré les initiatives nombreuses, on l'a vu, faire ses courses reste complexe pour les personnes en situation de handicap, car dans la chaine des mises en accessibilité, il manque encore trop souvent quelques maillons rendant l'ensemble des initiatives inopérantes.
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