Des manifestants qui partent en courant dans un nuage de gaz lacrymogènes, pris par des quintes de toux, les larmes aux yeux et des bouteilles de sérum physiologique à la main. Il n'est pas rare d'observer ce genre de scène depuis le début du mouvement social actuel (Mouvement lycéen : quelle place pour le handicap ?). Le gaz lacrymogène, régulièrement utilisé par les forces de l'ordre en manifestation pour disperser la foule, est connu pour provoquer des effets immédiats (pleurs, toux, irritations…) mais qui se dissipent rapidement. Certaines études appellent cependant à s'intéresser aux risques sanitaires à long terme. L'exposition répétée à ce produit pourrait-il, pour certaines personnes et à partir d'une certaine dose, laisser des séquelles invalidantes, pour les manifestants comme pour les policiers ?
Une molécule découverte en 1928
Le dénommé gaz lacrymogène est en réalité un aérosol, soit un ensemble de particules solides en suspension dans l'air, qui contiennent des molécules CS. Découverte de manière fortuite en 1928 par les chimistes américains Ben Corson et Roger Stoughton – qui ont donné leurs initiales au nom CS – cette molécule commence seulement à être utilisée dans les années 1950. Ce sont des chercheurs britanniques du centre militaire Porton Down qui ont mis au point le gaz lacrymogène tel qu'on le connaît aujourd'hui, en vue du maintien de l'ordre dans les colonies de l'Angleterre.
58 personnes avec des séquelles invalidantes
Les substances contenues dans le CS activent des récepteurs de la douleur qui provoquent les irritations et les sensations de brûlures, elles-mêmes responsables des larmes et de la toux. Si ces effets à court terme sont connus, en 2017, une revue qui a recensé 31 études de 11 pays, s'interroge sur les risques à long terme. Elle révèle que sur 5 131 personnes blessées exposées à des gaz irritants, 58 avaient des séquelles permanentes invalidantes, notamment respiratoires, et deux sont décédées. À noter que l'étude prenait aussi en compte les blessures liées aux grenades lancées comme projectiles. Les auteurs précisent que le risque dépend aussi des conditions du gazage : la durée d'exposition, la quantité, mais aussi l'utilisation dans un espace plus ou moins fermé. La chaleur et l'humidité peuvent aussi aggraver les effets.
Des problèmes respiratoires
Une étude réalisée pendant les manifestations Black Lives Matter aux États-Unis, après la mort de George Floyd en 2020, apporte des conclusions similaires. Parmi les 2 257 manifestants interrogés, 80,8 % ont déclaré des problèmes physiques apparus plus tard, après l'exposition au gaz. Le docteur en biologie Alexander Samuel, qui a beaucoup étudié le sujet, cite notamment des cas d'érosion de la cornée qui ont été rapportés, précisant que « les effets sont le plus souvent sans gravité et très transitoires ». Pour ce qui est des problèmes respiratoires en revanche, le chercheur assure, par exemple, que certains sportifs de haut niveau disaient avoir perdu une partie de leurs capacités physiques après une exposition.
Pas de liens de causalité prouvés
« Cela reste des témoignages », nuance Alexander Samuel. « C'est important pour faire émerger des questions, mais il faut ensuite des études qui permettent de démontrer un lien de causalité. » Selon lui, « dans les rares cas d'exposition lourde » les problèmes respiratoires peuvent aller « jusqu'à l'œdème pulmonaire ou laryngé, surtout chez les enfants ». Parmi les manifestants de Portland interrogés dans le cadre de l'étude de 2021, 47,1 % ont évoqué des symptômes au niveau des poumons ou de la poitrine.
D'autres effets pourraient exister, notamment au niveau de la peau avec des brûlures ou encore des risques cardio-vasculaires. « Des expériences scientifiques ont démontré que de la bradykinine était libérée après exposition aux gaz lacrymogènes, une molécule qui entraîne une baisse de la pression artérielle », expose Alexander Samuel. Il précise que toujours « dans de rare cas » cela peut causer « une thrombose voire un infarctus du myocarde ».
Des effets sur la santé mentale
L'étude de Portland a aussi montré que sur 1 650 manifestant(e)s avec un utérus, plus de la moitié (54,5 %) ont affirmé avoir remarqué des changements dans leurs menstruations, notamment des douleurs plus importantes d'endométriose ou des saignements inhabituels. En France, le collectif « Lacrymo de sang » vient d'être créé pour recueillir des témoignages sur le sujet. L'étude américaine met en lumière un autre effet sur le long terme : les problèmes psychologiques. 72 % des manifestants en ont déclaré après l'exposition. Les auteurs précisent néanmoins qu'il est difficile de distinguer ce qui pourrait relever des gaz lacrymogènes du stress causé par la manifestation, la répression les mouvements de foule, etc.
Des risques pour la police
Si ces effets peuvent concerner les manifestants, les policiers sont eux aussi être en première ligne. Lors d'une action de militants écologistes d'Extinction Rébellion le 28 juin 2019, un compte-rendu de la police révélé par Mediapart indiquait « un malaise avec perte de connaissance par suffocation de gaz lacrymogène du commandant ». D'après un article d'Amnesty International, le syndicat policier Vigi aurait, à cette occasion, alerté le ministère sur le produit et n'aurait pas eu de réponse. Interrogé sur les risques sanitaires en 2020, le gouvernement avait répondu que « la médecine de prévention du ministère n'a eu à connaître d'aucune remontée significative qui pourrait évoquer un lien direct entre, d'une part, l'exposition au CS (…) et, d'autre part, certaines pathologies chroniques ou évolutives possibles ».
La question du cyanure
Alexander Samuel s'est également intéressé à un autre risque, encore débattu. Le biologiste affirme qu' « au contact de notre sang, la molécule CS se transforme en cyanure ». Ce poison, détaille-t-il « a l'effet d'un étranglement : en bloquant le passage de l'oxygène, il a des conséquences pouvant aller, en fonction de la dose, des vertiges jusqu'à la perte de connaissance et au décès. » Le chercheur a donc entrepris, avec une équipe de médecins, de mesurer les niveaux de cyanure dans le sang de manifestants Gilets Jaunes ayant donné leur consentement. Résultat : pour tous, le taux de cyanure était passé de zéro avant le gazage à plus de 0,5 mg par litre de sang (souvent 0,75 mg). « C'est-à-dire au-dessus du seuil de dangerosité fixé à 0,5 », précise le docteur en biologie. À long terme, une intoxication au cyanure peut toucher le système nerveux et causer des neuropathies qui sont des affections se caractérisant par des lésions au niveau des nerfs et qui peuvent être invalidantes.
Une aggravation des problèmes de santé
Du côté des manifestants comme des forces de l'ordre, les personnes en situation de handicap pourraient être d'autant plus exposées aux risques. « On peut notamment penser aux personnes vivant avec une maladie respiratoire ou une autre pathologie chronique », avance Alexander Samuel. « Une exposition peut potentiellement aggraver leur état de santé, mais il faudrait pouvoir le documenter », poursuit-il. Parmi les manifestants à Portland qui ont participé à l'étude, 32 ont déclaré une aggravation d'un problème de santé déjà existant. Les personnes citaient notamment l'asthme, des poussées d'eczéma ou encore des symptômes associés à la fibromyalgie. (La fibromyalgie, handicap invisible et méconnu)
Des risques pour les personnes à mobilité réduite
La question peut également se poser pour les personnes à mobilité réduite qui manifestent ou peuvent se trouver aux abords d'un rassemblement. Pendant le mouvement des Gilets Jaunes en 2019, le député Sébastien Leclerc (Les Républicains) interrogeait le gouvernement sur la dangerosité des gaz lacrymogènes, y compris pour des personnes qui « tout simplement se trouvaient en centre-ville à l'occasion d'une manifestation ». Gérald Darmanin, alors ministre de l'Intérieur, avait répondu que « ceux qui se maintiennent délibérément sur place sont auteurs, a minima, [d'un] délit [...] Aussi, si l'effet d'une grenade lacrymogène peut toucher de manière indifférenciée un groupe de manifestants, ceux-ci ont pour point commun d'avoir voulu s'inscrire et se maintenir dans l'illégalité ». Cette réponse tient difficilement pour une personne qui a des problèmes de mobilité : « Il faut réfléchir aux conséquences concrètes de l'utilisation de ces substances pour les personnes qui ne peuvent pas s'éloigner rapidement, qui ont besoin d'une aide humaine ou qui ont des difficultés à se repérer dans un environnement devenu chaotique. », confirme Alexander Samuel.
"Un problème de santé publique"
Tous ces effets suspectés sur la santé restent pour la plupart à l'état d'hypothèse, les recherches sur le sujet étant peu nombreuses et ne permettant pas d'établir des liens de causalité. Les auteurs de l'étude à Portland jugent ainsi que « les effets à court et à long terme des agents lacrymogènes chez les femmes, les enfants, les personnes enceintes, les personnes âgées et les personnes présentant des comorbidités préexistantes [...] restent insuffisamment étudiés ». Pour ces personnes fragiles comme pour les autres, Alexander Samuel appelle de son côté à « sortir d'une approche exclusivement politique du sujet et le traiter comme un problème de santé publique ». Le biologiste estime que la solution est de « développer la recherche pour décider en connaissance de cause s'il faut continuer à utiliser des gaz lacrymogènes ».
© Thomon