Marc Chaumont, nageur paraplégique, sa traversée inspirante

12,54 kms, 6h55 de nage... Le 18 septembre 2022, Marc Chaumont est "entré dans la légende". 5 jours après, si ce nageur paraplégique de 45 ans a bien remis les "roues" sur Terre, il a toujours la tête dans les étoiles. Interview inspirante et cash !

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Illustration article Marc Chaumont, nageur paraplégique, sa traversée inspirante

Handicap.fr : 12,54 km soit 6h55 de nage pour relier La Tranche-sur-Mer (Vendée) à l'île de Ré (Charente-Maritime) à la force des bras... Sacrée prouesse réalisée le 18 septembre 2022 ! Qu'est-ce que vous avez ressenti à l'arrivée ? Quelle est la première chose à laquelle vous avez pensé ?
Marc Chaumont : Sur le coup, j'avais du mal à penser, j'étais plus fatigué qu'autre chose (rires). Mais je me suis dit : « Putain, ça vaut le coup... toutes ces courbatures, ces sacrifices, d'avoir souffert mais de ne pas avoir baissé les bras, de m'être autant investi, entraîné, remis en question, d'avoir cru en moi ». Durant toute la traversée, je faisais la rétrospective de ces cinq dernières années, de tous ces moments à la fois difficiles et extraordinaires que j'ai vécus depuis mon accident et qui m'ont amené jusque-là. Donc ce que j'ai ressenti avant tout c'est un gros sentiment de victoire sur moi, sur mon handicap, sur la vie.

H.fr : Cet accident s'est produit le 3 avril 2017 sur votre lieu de travail...
MC :
A l'époque, j'étais coffreur bancheur, donc je travaillais dans le gros œuvre du bâtiment. Soudain, deux banches, soit 1,6 tonne au total, se sont décrochées d'un mur et m'ont broyé le corps. Après un départ en urgence absolu au CHU de Nantes, j'ai fait 24 jours de coma. A mon réveil, le, ou plutôt les, diagnostics tombent : poumons perforés, rate HS, diaphragme arraché, toutes les côtes fracturées... Et, surtout, « adios mes jambes ». Seuls les muscles des bras, pectoraux et grands dorsaux ont résisté. Après une année de rééducation, j'ai enfin pu ressortir mais les galères étaient loin d'être terminées. J'ai fait plusieurs infections, ai dû rester alité près d'un an... Je pensais que ma vie était foutue.

H.fr : Quelle vision aviez-vous du handicap ?
MC
 : Comme beaucoup de gens, j'associais le handicap à la douleur, la tristesse, le malheur... Contrairement aux idées reçues, les centres de rééducation sont remplis de personnes débordantes d'énergie et d'espoir. Avec le temps, l'aide de mes proches et une sacrée remise en question, j'ai décidé que mon handicap ne serait pas une fatalité. La vie, elle est ce qu'on en fait. Donc si on est capable de se motiver, on peut vraiment réaliser de belles choses. Je me sens bien plus heureux dans ma vie actuelle que je ne l'ai été bien longtemps dans ma vie de « valide ». Mon handicap m'a permis d'ouvrir des portes, psychologiques notamment, et de lever des barrières que je m'imposais, à tort. Finalement, ça a été un tremplin vers une vie de ouf, pleine de défis !

H.fr : Mais tout n'était pas gagné d'avance... Vous avez suivi un entraînement « spartiate » pour votre premier défi.
MC 
: C'est peu dire ! Coaching mental + natation matin, midi, soir + renforcement musculaire = cocktail explosif. Début 2021, je nageais 1h30-2h par semaine. A partir de septembre 2021, je suis passé à 8h-9h. De septembre à novembre, ça n'a pas été une partie de plaisir, j'étais blindé de courbatures, le temps que mon corps s'habitue à cette nouvelle (sur)charge de travail. Avant, j'étais un gros fêtard, les seuls marathons que je faisais c'étaient les marathons de la fiesta. J'étais vraiment l'anti sportif par excellence. Durant la préparation, je pensais sincèrement qu'un jour mon corps allait dire « stop ». Pour me motiver, je me fixais des échéances. Par exemple, si en décembre j'arrivais à nager cinq heures d'affilée, je me disais que ça irait. Et j'ai réussi sans aucun souci, j'étais le premier étonné. Au mois de juin, j'ai attaqué les entraînements en mer pour m'acclimater à la température, aux courants, aux marées. Une fois encore, tout s'est très bien passé et, là, j'ai compris que je pouvais mener mon projet à bout et que l'entraînement avait payé.

H.fr : Vous dites que vous étiez « l'anti sportif par excellence ». Pourquoi avoir voulu réaliser une telle performance physique ?
MC
 : J'avais plus de chance de mourir que de rester vivant, je n'avais rien à perdre donc j'ai décidé de tenter un défi fou. La nage en eau libre, le fait de me retrouver seul, au milieu de la mer, me procurait un sentiment de liberté inégalable. Nager des heures durant, comme Philippe Croizon et Théo Curin avant moi, tel serait mon défi. Ces deux nageurs quadri-amputés sont de superbes exemples de résilience. Si eux peuvent le faire, pourquoi pas moi ? Ce défi sportif est un beau pied de nez à mon handicap qui avait considérablement réduit mes capacités physiques. Selon moi, on évalue le mental d'une personne à l'effort, notamment, physique qu'il peut fournir. Pour être honnête, je me suis fixé un but que je ne me pensais même pas capable d'atteindre. Mais je voulais me prouver que j'avais bien un « mental d'acier » comme mes proches le prétendaient. Et puis je suis Poissons ascendant Poissons donc ça m'a peut-être aussi poussé vers l'océan...

H.fr : Le 3 septembre, votre première tentative a échoué. Que s'est-il passé ?
MC
 : Les conditions météo étaient vraiment mauvaises. J'ai quand même tenté parce que mes proches étaient venus de toute la France, je ne voulais pas les décevoir. Mais la mer, houleuse, en a décidé autrement. Comme je nage sur le dos, à chaque vague, une quantité énorme d'eau rentrait dans ma bouche et allait se nicher directement dans mon estomac. J'étais littéralement en train de me noyer. J'ai dû arrêter à la moitié. Au début, je le voyais comme un échec mais ce n'était que partie remise...

H.fr : Le temps n'était pas non plus au beau fixe lors de la deuxième tentative. Mais vous n'avez rien lâché.
MC
 : Effectivement, il y avait beaucoup de vent et pas mal de mouvement dans l'eau... Ça n'a pas non plus été une partie de plaisir. Mais, cette fois, il était hors de question d'abandonner. J'ai mobilisé des ressources intérieures insoupçonnées et j'y suis arrivé. C'est une fabuleuse aventure qui s'achève. Les moments intenses que j'ai vécus, l'espoir, la joie, la fierté que j'ai perçus dans le regard des gens... Ça vaut toutes les traversées du monde !

H.fr : Philippe Croizon, parrain de votre traversée, vous a accueilli à votre arrivée. Quelle relation entretenez-vous avec lui ?
MC
 : C'est lui qui a tout déclenché. Quand j'ai eu mon accident, j'ai d'abord traversé une longue dépression et j'ai cherché des modèles inspirants pour m'en sortir. Je suis tombé sur une interview de Philippe à la télé, qui gesticulait sur son fauteuil, tout sourire. C'est juste dingue ! Il ne m'en a pas fallu beaucoup plus pour être fan. Un beau jour, mon frère a rencontré par hasard le père de Philippe et lui a fait part de mon admiration. Oui, oui, la vraie groupie, j'assume (rires) !

Je me souviens encore de notre premier échange par téléphone. Cash. Brut. Stimulant. « T'es comme moi, tu n'aurais jamais dû survivre à ton accident. Depuis, chaque jour est un bonus alors profites-en ! » Reçu cinq sur cinq. Je n'avais même pas fini de lui expliquer mon défi qu'il me dit : « Fonce ! Il y aura un avant et un après ta traversée, tu n'as même pas idée de tout ce que ça va t'apporter sur le plan physique et humain ». Et comment ! Philippe s'est beaucoup impliqué tout au long de mon aventure et a toujours répondu présent malgré son emploi du temps très chargé. A mon arrivée à l'île de Ré, il m'a lancé : « Bienvenue dans la légende ! ».

H.fr : Au-delà du défi sportif, quel message souhaitez-vous véhiculer ? Espérez-vous, à votre tour, pouvoir inspirer d'autres nageurs en situation de handicap ?
MC 
: On se demande tous un peu le but de notre existence, de notre passage sur Terre, j'ai trouvé le mien : donner de l'espoir aux gens et les inciter à se bouger. Qu'ils soient nageurs ou non, handicapés ou non. Des centaines de personnes me disent que mon expérience les pousse à se fixer de nouveaux projets et à réaliser ceux en attente. 

H.fr : Cette expérience vous a également poussé à créer l'association About2bras en 2020. Quel est son objectif ?
MC
 : A l'origine, c'était simplement de m'aider dans la réalisation de mon projet. Mais je souhaite aujourd'hui la développer, notamment, pour faciliter l'accessibilité des piscines. Certains maîtres-nageurs ne se rendent pas compte de la violence de leurs actes envers les personnes handicapées. J'ai moi-même été exclu à maintes reprises, non sans ménagement, parce qu'il était « impossible de prendre en charge une personne comme moi »

H.fr : D'autres défis en perspective ?
MC
 : Pour l'instant, je vais me reposer (rien qu'un peu) et après j'irai nager dans une mer chaude comme la Méditerranée. Pourquoi pas tenter la traversée entre la Corse et la Sardaigne ou celle du détroit de Gibraltar... J'aimerais aussi reprendre le drift trike -une sorte de trottinette tout terrain qui permet de faire des dérapages-, que j'ai été contraint d'arrêter après mon accident. J'aimerais monter le fameux Mont Ventoux (Vaucluse), comme je l'avais fait à l'époque. Histoire de boucler la boucle. Mes potes sont déjà chauds (rires) ! Une chose est sûre, tant que j'en aurai la capacité physique, je me challengerai. D'ailleurs, si vous avez des défis un peu barrés, je suis preneur !

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
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