Chronique Croizon : ceux que l'accessibilité dérange

Résumé : A quelques jours de la remise des Ad'AP*, Philippe Croizon fait le point sur l'accessibilité des établissements français et dénonce ceux qui refusent de jouer le jeu. "Plus belle la vie. Ensemble" : fiction ou réalité?

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*Agenda d'accessibilité programmée

Handicap.fr : Alors « Plus belle la vie » pour les personnes handicapées ?
Philippe Croizon : Vous faites certainement allusion à la nouvelle campagne nationale diffusée sur les chaînes du groupe France Télévisions jusqu'au 18 octobre (article en lien ci-dessous). L'idée était de s'appuyer sur une série phare qui rassemble 5,3 millions de téléspectateurs pour tenter de sensibiliser les Français et de leur faire comprendre que rendre une ville ou un pays accessible, c'est bon pour tous.

H.fr : Mais bon pour tous, ça veut dire quoi ?
PC : Éviter qu'une personne avec poussette ou un livreur se retrouve devant une volée de marches, permettre à un touriste étranger qui ne parle pas notre langue, tout comme à une personne handicapée mentale, de se repérer dans la ville avec des pictogrammes, proposer des menus en caractères agrandis pour les malvoyants comme pour les presbytes. Bref, la liste est longue…

H.fr : Mais le message a du mal à passer ?
PC : En effet, et je vais vous donner un exemple assez sidérant. Au moment où est lancée cette campagne, le premier syndicat des médecins généralistes publie sur son site une photo qui ne va pas du tout dans ce sens (article en lien ci-dessous). Il est écrit : « L'État indique à votre médecin qu'à partir du 27 septembre 2015, ce cabinet ne répond plus aux normes d'accessibilité. Votre médecin a deux solutions : continuer à vous recevoir au risque d'être condamnable ou fermer définitivement le cabinet médical. » En gros, ils veulent négocier de nouveaux délais et appellent au boycott de l'accessibilité. Mais quel délai ? La première loi sur l'accessibilité date de 1975 ; 40 ans, ce n'est pas suffisant ? C'est quoi ce chantage, a fortiori de la part d'une profession qui est censée accompagner les plus vulnérables ?

H.fr : L'inaccessibilité des cabinets est un vrai risque pour les personnes en situation de handicap ?
PC : Je vais vous donner un seul exemple : le taux de prévalence du cancer du sein chez les femmes handicapées est deux fois supérieur au reste de la population car elles doivent renoncer aux soins faute d'accessibilité physique ? La profession est vent debout mais elle doit se souvenir qu'elle a une responsabilité sociale.

H.fr : Mais certains cabinets, par exemple situés dans des immeubles en ville,  ne sont-ils pas menacés ?
PC : Bien sûr que non. Nous avons contacté le conseiller technique national au sein de l'APF qui nous a soumis une longue liste de dérogations possibles et la première d'entre elle c'est si la copropriété s'y oppose. Il y en a d'autres, notamment lorsque les aménagements s'avèrent trop contraignants, d'un point vue technique ou financier…  Et puis encore une fois, l'accessibilité ne concerne pas seulement les personnes en fauteuil roulant. On estime qu'elles représentent 690 000 seulement Français sur les 12 millions de personnes en situation de handicap dans notre pays. On peut mettre en œuvre plein d'aménagements pour les autres handicaps sans devoir démolir tout un immeuble.

H.fr : Vous craignez que cette réaction fasse effet boule de neige, par exemple dans d'autres professions…
PC : Je n'espère pas mais il ne faudrait pas qu'on en vienne à une forme de chantage. Je vais vous donner un autre exemple : une photo prise dans un supermarché en Auvergne. Il est écrit : « Suite à la nouvelle réglementation pour l'accès handicapé à partir du mois de septembre, la cabine d'essayage n'étant plus aux normes sera supprimée ». C'est quand même le genre d'affichage contreproductif qui peut créer un malaise dans le grand public qui se dit « Voilà, à cause des handicapés, on rogne nos services ».

H.fr : Et comment la direction de ce supermarché s'est-elle justifiée ?
PC : En disant qu'elle devait condamner un rayonnage pour agrandir la cabine. Et comme les salons d'essayage ne sont pas obligatoires, elle peut librement supprimer ce service. A l'inverse, ce supermarché a respecté la réglementation puisque tout le reste est accessible : toilettes, places de parking… N'empêche que le message est mal formulé. Le citoyen ne comprend pas cette loi et se sent à son tour discriminé.

H.fr : Certaines personnes handicapées semblent aigries car elles trouvent que la nouvelle campagne « Plus belle la vie. Ensemble » est trop loin des réalités…
PC : Elle a choisi d'opérer en douceur et je suis bien placé pour savoir que les actions « coup de poing » ne touchent pas ceux qui ne sont pas concernés. Nous étions une poignée devant l'Assemblée en juin 2015, pour déposer une pétition qui a rassemblé 235 000 signatures (article en lien ci-dessous). A peine plus à s'allonger devant l'Elysée, sous l'œil des medias. Et qu'est-ce que ça a changé ? Qui nous a entendus ?

H.fr : Vous manifestiez pour quelle raison ?
PC : C'est ce que je vous expliquais avec les médecins, parce que les députés s'apprêtaient à voter une ordonnance qui permet de repousser la mise en accessibilité des établissements recevant du public puisque la France a raté son objectif du tout accessible au 1er janvier 2015.

H.fr : Et elle a été votée ?
PC : Oui, cet été. Tout ce ramdam n'y a rien fait. Cette ordonnance a été votée par les sénateurs et députés. Les Établissements recevant du public ont encore quelques jours pour déposer leur dossier Ad'AP (Agenda d'accessibilité programmée), sorte de calendrier prévisionnel des travaux. Jusqu'au 27 septembre 2015 exactement. Il existe un site pour les accompagner, celui du « Centre de ressources de l'accessibilité » (en lien ci-dessous).

H.fr : Et après le 27 septembre, que se passe-t-il ?
PC : Le Gouvernement est censé mener la chasse aux contrevenants, qui risquent par exemple une amende de 1 500 euros pour les petits établissements (dits de 5e catégorie) et plus pour les autres. Mais on estime qu'il y a un million d'Établissements recevant du public en France. Alors on se demande comment ses services vont pouvoir gérer autant de dossiers.

H.fr : Vous n'êtes pas très optimiste ?
PC : J'ai de bonnes raisons de douter car les premières lois sur l'accessibilité datent de plus de 40 ans. Mais je me refuse à être totalement défaitiste car je vois autour de moi une vraie mobilisation de la part de petites associations de citoyens « ordinaires » qui mettent en place des choses formidables pour l'inclusion des personnes handicapées. Dans le sport, le tourisme, les loisirs… On sent quand même que cette question est en train d'imprégner la société, même si cela ne va jamais assez vite pour ceux qui sont concernés.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Emmanuelle Dal'Secco, journaliste Handicap.fr"


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