N'écoutez pas ce qu'ils disent,

Résumé : Charles Gardou: C'est cette belle phrase de Bergson, revenant plusieurs fois sous la plume de Jankelevitch, dans les Deux sources de la morale et de la religion.

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C'est cette belle phrase de Bergson, revenant plusieurs fois sous la plume de Jankelevitch, dans les Deux sources de la morale et de la religion. Elle braque les projecteurs sur un des écueils majeurs où viennent se briser nombre de nos espoirs d'accès à une culture de l'intégration : à savoir l'absence de congruence entre les textes législatifs, que l'on dit "officiels", et la réalité concrète de ceux qui vivent le handicap au quotidien. Si les préconisations et recommandations brillent par leur générosité, force est de constater sauf à s'enfermer dans une forme d'omerta politiquement correcte que leur mise en actes apparaît pâle et défaillante.
Les vieux démons de l'humanité ne reculant à coups de formules magiques, des atteintes aux droits fondamentaux de l'enfant et des dysfonctionnements graves se perpétuent. Si bien que la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme indiquait, au mois de mai 2000, que le handicap constitue, dans notre Hexagone, une des causes majeures d'exclusion. Un avis du Conseil Economique et Social, adopté le 13 septembre dernier, qualifie de "décevant" le bilan de la politique de la France, 25 ans après le vote des lois essentielles. Malgré des efforts budgétaires croissants 160 milliards de francs en 2000, notre pays reste à la traîne. Et, au premier rang des griefs, les auteurs de cet avis dénoncent l'absence d'obligation légale d'intégration scolaire.
Soulignant le caractère vital de l'accès à l'éducation pour les enfants handicapés, ils souhaitent la reconnaissance par la loi du principe d'obligation scolaire, dès lors qu'elle n'est pas contraire à l'intérêt de l'enfant. La circulaire 91-302 du 18 novembre 1991 précise en effet que l'école, le collège et le lycée ont a priori la mission d'accueillir en intégration scolaire, les élèves handicapés de la commune, du quartier, du secteur de recrutement. Cette proscription des refus de principe n'empêche pas de nombreux établissements de s'opposer aux demandes émanant des parents ou des instituts spécialisés. Le fort taux d'intégrations à l'essai, toujours déstabilisantes, montre par ailleurs que le "droit à l'intégration" se réduit à une tolérance soumise à la bonne volonté du corps enseignant. Il en résulte des retours injustifiables dans la famille sans solution de scolarisation, des placements inadaptés en instituts médico-sociaux, des situations de suivi médical exclusif sans proposition éducative, des ruptures entre l'enfant et son milieu familial pour cause d'éloignement excessif du lieu d'accueil...
De telles carences mettent à nu le fonctionnement de la machine scolaire comme telle. Parce qu'elle repose sur une contradiction fondamentale, notre Ecole se trouve en guerre avec elle-même. D'un côté, elle incarne au grand jour le mythe fondateur de l'idéal républicain, interdisant toute forme de discrimination. De l'autre, elle joue, dans son fonctionnement réel, un autre rôle plus souterrain : celui de produire de la différence et de catégoriser ceux qu'elle accueille ou rejette… En refusant sa porte aux enfants handicapés, elle amplifie la fracture sociale qu'elle est chargée d'atténuer. La coupure intérieur-extérieur y prend même parfois une forme caricaturale : elle milite pour l'égale reconnaissance de chacun dans la cité, tout en protégeant son territoire de l'intrusion de la différence. Au nom de la fraternité, qui fait partie de la devise de la République, elle prône le nous, mais développe prioritairement le je. La panne du mouvement intégratif semble signifier que la citoyenneté partagée est une baudruche remplie du vent de discours guimauves et de pensées généralistes sur l'égalisation des chances ou la démocratisation. On se paie toujours, dirait Pierre BOURDIEU, de la fausse monnaie de ses rêves…

Quelle est effectivement la crédibilité d'un système éducatif qui, en même temps, exclut et se dit contre l'exclusion ? Faut-il continuer à admettre que l'accueil des enfants handicapés en milieu ordinaire reste encore l'affaire de l'opiniâtreté des parents et de la bonne volonté de quelques enseignants ? L'heure paraît venue de faire obligation d'intégration à tous les acteurs du système éducatif, que rien n'autorise a priori à priver un enfant de fréquenter l'école, avec les aides requises. Aucun établissement scolaire ne saurait s'affranchir de sa mission d'accueil. Education et rejet ne vont pas de pair : la première, inscrite dans une logique de vie, cherche à révéler et à déployer, l'autre, qui rabaisse et détruit, se rapproche d'une logique de mort.

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