Des gendarmes formés à la langue des signes

Résumé : Pour pouvoir échanger avec des jeunes sourds, les gendarmes de la Brigade de prévention de la délinquance juvénile (BPDJ) d'Arras apprennent depuis plusieurs mois la langue des signes. Pour briser la loi du silence...

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Par Baptiste Becquart

Yeux écarquillés, bouche grande ouverte, mains et doigts entrelacés en de complexes positions... Les gendarmes de la Brigade de prévention de la délinquance juvénile (BPDJ) d'Arras apprennent depuis plusieurs mois la langue des signes pour mieux communiquer avec les sourds. Céline Cuvillier, première gendarme de France formée à la langue des signes après huit semaines de cours achevées en décembre, passait jeudi son grand oral : sa première heure de prévention sur le système pénal auprès de six jeunes sourds, malentendants et/ou muets de 15 ans d'une école spécialisée à Arras. Ses cinq collègues de la BPDJ seront eux formés d'ici quelques mois. « Notre unité était déjà intervenue auprès de jeunes sourds, mais avec l'aide d'un interprète », raconte le commandant de brigade, l'adjudant-chef Anne Bourbon. « On avait un sentiment de frustration de ne pas pouvoir communiquer plus directement ».

Une croix avec les bras : « prison »

Dans sa leçon, Céline, brune menue et dynamique, aborde des sujets aussi complexes que les peines carcérales, la drogue ou encore la conduite au volant, avec pour seul langage les mains, ses expressions faciales et, inexpérience oblige, quelques chuchotements inopinés. La jeune femme fait une croix avec ses bras pour signifier la prison, tape un poing contre l'autre pour la notion de punition, renverse ses mains vers l'avant pour décrire l'administration... Certains chapitres de la leçon sont l'occasion de véritables sketches, comme lorsque Céline décrit un test d'alcoolémie sur le bord de la route : l'air sévère du gendarme sur son visage, elle pointe du doigt l'automobiliste, qu'elle incarne ensuite l'air résigné, puis les yeux écarquillés soufflant dans un ballon imaginaire.

Un silence assourdissant

Le cours se déroule dans un silence assourdissant, un changement bienvenu pour la gendarme par rapport aux bruyantes classes d'« entendants ». Mais les élèves sont loin d'être assoupis ou désintéressés : les questions, réponses et remarques fusent dans un joli brouhaha visuel. Les adolescents semblent échanger avec la gendarme sans difficulté. « Elle est douée », s'exclame avec admiration Chantal L'Herminé, responsable pédagogique du centre spécialisé. C'est à peine si Céline doit demander aux adolescents de ralentir le débit de leurs paroles, donc la vitesse de leurs gestes. Pourtant, l'apprentissage de cette langue n'a rien d'aisé. « Les personnes entendantes ont beaucoup de difficulté vis-à-vis de l'expressivité, leur visage est figé, elles ne se regardent pas. La langue des signes est un travail de rééducation du regard », explique Jérémy Machu, le formateur des gendarmes, lui-même sourd. Selon l'expression faciale, le même signe de main peut par exemple signifier un hélicoptère, un immeuble ou un champignon.

Des cours de théâtre avec les sourds

Les gendarmes, incarnation de l'autorité et du stoïcisme, s'adaptent-il facilement à ce qui pour l'observateur s'apparente davantage à du théâtre qu'à un cours de langue ? « C'est beaucoup basé sur des petits jeux de rôle, mais le premier jour on se dit qu'on ne va jamais y arriver », témoigne Anne Bourbon. Pour autant, les quatre gendarmes rencontrés affichent tous leur satisfaction d'acquérir cette langue rare. « C'est un enrichissement, ça développe une forme d'empathie », assure le capitaine Didier Petit, responsable de la communication de la brigade, qui a déjà effectué quatre semaines de formation. Cela a même poussé Céline à se mettre au théâtre, pratiqué avec des sourds rencontrés au sein de l'association Trèfle à Arras - preuve de la mince frontière séparant ce langage et l'art de la scène. La langue des signes, « j'adore ça donc je m'investis beaucoup », souffle-t-elle.

Briser la loi du silence

L'initiative des gendarmes est d'autant plus précieuse aux yeux des éducateurs présents qu'elle reste rare. « Normalement, ce sont les sourds qui doivent faire la démarche pour se faire aider, la surdité est un handicap qui ne se voit pas », affirme Mme L'Herminé. « Ils ont tellement l'habitude de s'adapter aux autres que quand c'est l'inverse, c'est incroyable pour eux ». Le premier pas de la brigade d'Arras aura une autre grande vertu : aider à briser la loi du silence chez les sourds en matière d'abus sexuels. Parler en langue des signes aurait ainsi peut-être donné confiance à cette fillette de trois ans qui, agressée par un chauffeur de 63 ans condamné le 24 mars à un an de prison, n'avait voulu s'exprimer que devant ses parents.

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