« On parle souvent du handicap comme si c'était le problème. Mais en fait, ce n'est pas le handicap le problème, c'est le validisme. On grandit toutes et tous dans une société qui nous dit que la vie des personnes handicapées a moins de valeur, qu'elles n'ont pas leur place à l'école, qu'elles n'ont pas leur place au café du coin, au cinéma, dans les rencontres amoureuses, etc. » Les paroles de la philosophe et militante Charlotte Puiseux, décédée brusquement à 39 ans en août, résonnent d'une manière déterminée. Ces enregistrements sonores sont issus d'un entretien mené par Chiara Kahn pour le podcast Conpassion en 2025. Ils introduisent avec puissance une soirée de « femmage » - terme utilisé pour un « hommage » rendu à une femme - donnée en son honneur, le 10 septembre 2026 au Palais de Tokyo à Paris, pour valoriser ses travaux de recherche et ce qu'elle a apporté au mouvement antivalidiste.
Une fierté handie
Des militantes antivalidistes, dont certaines de son collectif handiféministe, Les Dévalideuses, déambulent sur la scène en mimant une manifestation. « Le handicap est un trouble à l'ordre public », clame une pancarte, un slogan issu d'une citation de Charlotte Puiseux. Dans De chair et de fer : vivre et lutter dans une société validiste, son premier livre édité chez La Découverte, elle affirme vouloir présenter le handicap « non pas comme une différence vouée à être acceptée dans notre jolie société Bisounours, mais comme une explosion des codes, une force positivement destructrice pour nous rendre notre liberté d'êtres humains »
Sujet de sa thèse mais aussi de son dernier livre Réflexions crip, publié à titre posthume, Charlotte Puiseux est notamment connue pour avoir importé en France la culture crip, qui interroge le handicap à la lumière de concepts queers. L'un d'entre eux : le retournement du stigmate. De la même manière que le mot queer (qui signifie « déviant, bizarre »), stigmatisant et insultant, a été repris par la communauté LGBTQIA+ pour en faire une fierté, le mot crip, qui vient de cripple (« estropié »), a été repris par les personnes handicapées.
« Charlotte Puiseux a apporté une fierté, un côté queer et punk du handicap qu'on n'avait pas avant elle. Être en rupture totale avec la culture de charité bienveillante, passer d'une image triste qui fait pitié, à tout à coup une mise en lumière, de la joie, du pétillant… C'est impactant », confie Anne-Sarah Kertudo, fondatrice de l'association Droit Pluriel. Cette organisation défend l'accès aux droits des personnes en situation de handicap, en leur offrant notamment un accompagnement juridique gratuit. Charlotte Puiseux a participé à plusieurs de leurs projets, comme Crip Club, le groupe de parole de personnes concernées par le validisme, ou encore leur programme de lutte contre les violences faites aux femmes. « Nous portions la même revendication d'accès à l'égalité des droits », souligne Anne-Sarah Kertudo.
Un décodage du validisme
Sur son blog Charlotte Puiseux a décrit en détails ce qu'est le validisme : « un système de domination qui touche les personnes handicapées. C'est un système dans le sens où il se répand dans toutes les sphères de la société. Il ne s'applique pas dans un domaine particulier mais bien dans l'ensemble de ce qui fait notre vie quotidienne […] ». Logement, santé, culture, éducation, travail, vie sociale… Rien n'est épargné.
Le validisme est un système qui repose sur une hiérarchisation des corps et des vies, « en fonction des idées socialement construites de normativité, de productivité, de désirabilité, d'intelligence, d'excellence et de forme physique », résume également la militante américaine Talila A. Lewis, citée par plusieurs organisations antivalidistes. Une définition appréciée par l'association CLE Autistes : « Nous ne sommes pas toujours perçus comme handicapés et nous pouvons être jugés sur notre capacité à nous conformer aux attentes sociales. La pensée crip, que Charlotte Puiseux a rendu accessible en France, va aussi dans ce sens, avec le concept de continuum entre validité et handicap, qu'elle a développé. »
Ahmed Hammad, qui milite au collectif CAR (Crips Anti Racistes), reconnaît l'influence de Charlotte Puiseux sur son analyse matérialiste, marxiste et anticapitaliste du validisme : « Elle m'a permis de comprendre que ce que je vivais pouvait être analysé à partir de rapports sociaux, de l'exploitation et du fonctionnement du capitalisme qui organise la société autour de normes de productivité et de rentabilité. Les personnes dont les corps ou "les esprits" ne correspondent pas à ces exigences sont davantage exposées à l'exclusion du travail et à la pauvreté ».
Dans une perspective antivalidiste, mais aussi féministe, Charlotte Puiseux politisait l'intime : le rapport au corps, la sexualité, le désir, la maternité… Pour Béatrice Pradillon, qui la côtoyait au sein des Dévalideuses, « elle avait un talent pour faire le pont entre les situations individuelles, l'expérience collective et le terrain universitaire. Elle savait à la fois vulgariser des concepts théoriques, mais aussi développer des réflexions d'une grande finesse. »
Un mouvement antivalidiste récent
Héritiers des mouvements pour la vie autonome des années 1970, les mouvements antivalidistes ont commencé à émerger dans les années 2010. Le terme même de « validisme » n'a été introduit en France seulement qu'en 2004, par Zig Blanquer, militant au CLHEE (Collectif Luttes et handicaps pour l'égalité et l'émancipation). Militante dans le même collectif, Elena Chamorro raconte : « Le CLHEE, créé en 2016, a été le premier collectif à s'être réclamé de la lutte contre le validisme. Même avant sa création, ses membres avaient participé au mouvement "Non au report de 2015" (mobilisation contre le report des délais de mise en accessibilité des établissements recevant du public (ERP) prévus par la loi handicap de 2005, ndlr) ».
Charlotte Puiseux aurait pu rejoindre le CLHEE, avec qui elle partageait de nombreuses idées, mais une divergence de position sur le recours à l'assistance sexuelle l'en empêcha : « A mon sens, c'est cette stigmatisation, profondément ancrée dans une perception validiste qui divise les corps entre valides/désirables et handicapés/non désirables qu'il faut combattre, et non la possibilité pour le travail du sexe d'être reconnu. », écrivait-elle dans son ouvrage De chair et de fer - Vivre et lutter dans une société validiste.
D'autres organisations antivalidistes ont ensuite été créées après le CLHEE : Handi-social, CLE Autistes, les Dévalideuses, CLAC, Objectif Autonomie, le Collectif antivalidiste de Strasbourg, Les Invalidés à Rennes, CLAV, Comme des fous, CAR… et plus récemment, une inter-organisation de circonstance, le Front de Gauche Antivalidiste, qui rassemble militants et organisations antivalidistes autour des mobilisations contre la loi sur la fin de vie. « Si on enlevait ces barrières qui font qu'on n'a pas une vie digne, on n'en serait pas à se demander comment accompagner les personnes à mourir », déclarait fin 2025 Charlotte Puiseux au micro de Chiara Kahn, avec qui elle a co-écrit un ouvrage intitulé Plutôt vivre, dans lequel elles dénoncent cette « hiérarchie des vies ».
Après la naissance de son fils, en 2016, Charlotte Puiseux devient maman-relais en Normandie avec l'association Handiparentalité pour partager son expérience de mère en situation de handicap et accompagner d'autres parents. Son parcours pour devenir mère, l'aura encore plus convaincue qu'il est nécessaire de militer de manière intersectionnelle sur les enjeux antivalidistes et féministes. Elle rejoint ainsi en 2019 le collectif handiféministe Les Dévalideuses dès son lancement. « Charlotte Puiseux a participé à mettre l'accent sur les croisements entre l'antivalidisme et les autres luttes : féminisme, queer, antiracisme, classicisme… », résume Béatrice Pradillon.
La présidente des Dévalideuses rappelle également : « Le simple fait d'exister en tant que personne, être une femme handicapée, queer, mariée, maman, et s'exposer publiquement avec toutes ces facettes, c'est quelque chose qui a durablement marqué notre communauté, car nous manquons de role models ». Charlotte Puiseux en avait d'ailleurs conscience, elle expliquait à Conpassion avoir écrit son livre autobiographique pour « partager mon expérience pour qu'elle aide d'autres personnes. Et qu'elle donne de l'espoir, […] croire en un lendemain meilleur, c'est ce qui nous porte pour essayer de changer les choses. »
Crédit : Sam Delort


