Handicap: Une cité accessible, l'utopie de 2015 ?

La première table ronde de la Conférence nationale du handicap du 8 juin portait sur la " Cité accessible ". Le tout accessible constitue un enjeu majeur, imposé par la loi. Mais les usagers peinent à penser que l'échéance de 2015 sera respecté

11 juin 2011 • Par Handicap.fr / Emmanuelle Dal'Secco

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L'accessibilité est dans toutes les bouches. On n'a pas fini d'en parler d'ici 2015. Satané couperet qui va tomber sur toutes les pierres de nos cités, à la faveur d'une loi ambitieuse, celle de 2005, qui impose à tous les établissements recevant du public (ERP) d'engager des travaux pour permettre l'accueil de tous les publics. L'accessibilité, c'est quoi ? Une judicieuse contraction entre accès et mobilité ? Ou mieux, entre accès et facilité ? Non, pas vraiment ! C'est cette question centrale qui a ouvert la première table ronde de la 2ème Conférence nationale du handicap qui s'est tenue à Paris le 8 juin 2011. Elle réunissait des « monuments » de notre gouvernement, Benoist Apparu, secrétaire d'Etat en charge du logement, mais aussi un architecte, un maire, un bailleur social et des présidents d'association.

Le bilan de l'Observatoire de l'accessibilité
L'ouverture du débat tombe comme une sentence. 100 % de la France accessible en 2015 ? Nous n'en sommes qu'entre 5 et 15%. Sylvie Desmarescaux, sénatrice, présidente de l'Observatoire interministériel de l'accessibilité et de la conception universelle, vient de remettre sa copie. Il a été créé il y a un an, pour une durée de vie limitée. Sa mission ? Dresser en six rapports un état des lieux du bâti français. Le premier vient d'être déposé sur le bureau gouvernemental : 19 thèmes expertisés, 68 pistes d'action... Autant de piqures de rappel que sa présidente injecte, comme un vaccin contre l'immobilisme : valider les schémas directeurs dans la voirie et les transports qui tardent à être appliqués, faire évoluer les formations des professionnels de « l'acte de construire », développer un module national de formation à l'intention des membres des commissions nationales d'accessibilité, palier les insuffisances budgétaires des nombreuses communes incapables d'assumer de telles dépenses ou encore intensifier les échanges entre les professionnels de l'hôtellerie et de la restauration pour favoriser les bonnes pratiques. Mais ces dispositions concernent également le sport, la culture ou les nouvelles technologies, outil indispensable pour permettre une réelle intégration. A cette fin, l'Observatoire propose l'organisation d'une journée nationale d'échange sur le thème de l'accessibilité avant la fin 2011

Architectes et constructeurs dans l'embarras
Comment accomplir cette mission titanesque ? Il faudrait être pharaon pour construire tant de pyramides en quatre ans ? La charpente de nos édifices publics sera-t-elle composée d'un assemblage de dérogations ? D'autant que, dans cette cité idéale, il faut prendre en compte tous les handicaps. Il ne suffira donc pas d'un ascenseur ici ou d'une bande podotactile là pour accomplir tous les desseins de la loi. C'est tout le système qui doit être repensé ! La révolution commence sur les tables de dessin des architectes. Frédéric Denisart est de ceux là. Le vice-président du Conseil national de l'ordre des architectes a la franchise de déclarer « ce carcan nous a été imposé. Il nous faut maintenant intégrer, dès le dépôt du permis de construire, cette particularité supplémentaire. Mais les architectes ont voulu prendre possession de cette loi et ils sont nombreux à s'engager pour aller plus loin... »

Les constructeurs se mettent à l'ouvrage

Même remise en question dans le rang des constructeurs. Les « gars » du bâtiment doivent digérer cette nouvelle composante. On leur impose la thermie et maintenant l'accessibilité... La Fédération française du bâtiment, en la personne de Didier Duchêne, fait flancher l'édifice, « Nos gens ne sont pas formés et doivent désormais travailler pour un public fragile auquel ils ne sont pas habitués » et reconnaît « que, jusqu'à maintenant, on a mal construit ». Un mea culpa appréciable, complété par une intention louable : « L'art de construire, c'est mettre de la citoyenneté dans l'entreprise. Il ne faut pas régler l'accessibilité par des lois mais par le bon sens. » Mais depuis quand le bon sens est-il un moteur plus efficace que la contrainte ? On se plait alors à rêver, au mieux, un monde exemplaire, au pire, un nouveau marché. De l'aveu de Didier Duchêne « L'accessibilité de l'existant est un nouveau débouché qui nous est offert ! » Voilà une belle carotte...

Le vieux : problème majeur

Le bâti neuf, tout le monde semble s'en accommoder, malheureusement à quelques dérogations près, mais c'est l'ancien qui cristallise toutes les inquiétudes. « Transformer une école qui a 50 ans, explique Claude Capillon, maire de Rosny-sous-Bois, une ville pourtant motivée, ce sont des travaux colossaux, un gouffre. » Il faut repenser la ville, trouver les moyens de faire au mieux sans grever les budgets. On considère qu'en France les villes sont accessibles en moyenne à 47 %. Une autre façon de dire que les personnes handicapées doivent se contenter de la moitié de l'espace collectif. Semi-homme, mi-citoyen, qui se régale d'une demi-baguette, pose une demi-fesse sur le siège du cinéma et devra choisir encore longtemps entre l'entrée et le dessert ?

Bailleurs sociaux : vers un habitat sur mesure ?

Du côté des bailleurs sociaux, même embarras. André Yché, en tant que président du directoire de la Société nationale immobilière (SNI), gère 300 000 logements dont 200 000 sociaux. Depuis 2007, sa société a mis en place un petit « Livre bleu » qui définit les besoins des habitants handicapés ou vieillissants. Deux actions majeures ont été lancées : l'analyse du patrimoine de la SNI pour une projection d'adaptation sur quinze ans, ainsi que la mise en place d'une logistique pour aller vers une gestion plus individualisée, et notamment la création d'une liaison intranet pour communiquer en temps réel avec chacun des foyers. A travers cette implication, c'est la notion de logement sur mesure qui prend corps. Et Benoist Apparu d'ajouter que le nouveau fichier unique de demande va révolutionner le système en permettant de ne déposer qu'un seul dossier auprès de tous les bailleurs.

APF : halte aux dérogations !

Mais sur cette estrade, on a évidemment convoqué les « bons élèves », ceux qui agissent. Jean-Marie Barbier, président de l'APF (Association des paralysés de France) ne manque pas de le faire remarquer : « J'ai bien peur qu'on évite ici les sujets qui fâchent. La loi de 2005 est la troisième en 35 ans mais elle a, cette fois-ci, une date d'échéance. La qualité d'usage, c'est bien, mais il nous faut des normes. Les bailleurs sociaux se trouvent en difficultés car les commissions d'accessibilité des communes doivent les réunir mais ne le font pas, et il y a beaucoup trop de mesures de substitution qui ne sont rien d'autres que des dérogations ! La loi de 2005 a fait naître des espoirs importants mais il se pourrait bien qu'une autre loi vienne nous dire que l'échéance de 2015 est loin d'être certaine. »

Handicap psychique : l'urgence dont on ne parle pas

Jean Canneva (UNAFAM) jette sa brique dans la marre. Il est le porte-parole de près d'1 million de Français. Une brique qui éclabousse... « A la dernière conférence, on m'avait dit qu'on ne m'invitait pas car nos gens étaient soit hospitalisés soit insérés. Mais savez-vous où l'on trouve la majorité des personnes handicapés psychiques ? Dans la rue ! 1/3 des SDF sont en grande fragilité mentale. Les autres sont dans les hôpitaux ou les prisons, des lieux de placement inadéquats selon l'administration. Et près de 50% sont à la charge des familles. La réponse actuelle est dans le logement accompagné, mais ces personnes là ne savent pas demander. » Une solution intelligente nous viendra peut être des pays anglo-saxons, les « Housing first », traduit en français par « Chez soi d'abord », sortes de pensions de famille avec un accompagnement pluridisciplinaire.

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