Handicap.fr : Vous êtes professeur des écoles et chercheur à l'Université Aix-Marseille et vous avez publié récemment L'école inclusive, une promesse trahie (ESF Sciences humaines, 2026). En quoi considérez-vous l'école inclusive comme une promesse ?
Frédéric Grimaud : L'école inclusive s'inscrit dans les grandes transformations de l'école vers une institution plus égalitaire, qui accueille davantage d'enfants. Il y a d'abord eu la scolarisation commune des filles et des garçons, puis celle des enfants des classes populaires avec les autres catégories sociales. Il restait une étape : les enfants en situation de handicap, qui en grande partie ne fréquentaient pas l'école. Au moment de la promulgation de la loi de février 2005, on comptait moins de 200 000 enfants en situation de handicap scolarisés. Ils sont aujourd'hui plus de 500 000.
H.fr : Vous racontez justement dans votre livre avoir été optimiste quand la loi Handicap de 2005 a été votée ?
FG : Oui j'étais optimiste, comme beaucoup de monde, notamment les familles qui avaient porté ce combat. L'inclusion était un consensus politique et sociétal, mais aussi le fruit d'un rapport de force et d'un combat permanent des associations de parents, des familles et des personnes handicapées elles-mêmes. Dire que chaque enfant va pouvoir fréquenter une classe ordinaire, c'était une belle promesse. Vingt ans après, le constat est quand même relativement amer.
H.fr : Vous commencez en effet votre livre en citant notamment ce chiffre : 64 % des enseignants considèrent aujourd'hui l'inclusion comme une source majeure de souffrance au travail.
FG : Oui depuis quelque temps, on entend un petit bruissement dans les salles des professeurs. Des sondages et des enquêtes montrent régulièrement que l'inclusion est vécue comme une difficulté pour les enseignants. Et il faut le reconnaître : aujourd'hui c'est une difficulté et c'est ce qui entraîne un changement de discours.
H.fr : En cette rentrée 2026, un élève de huit ans avec un handicap « très lourd », d'après le ministre de l'Éducation nationale, a agressé son enseignante dans un établissement de l'Essonne. C'est le genre d'évènement qui participe à un changement de discours ?
FG : Lorsqu'il y a un événement de ce type, cela va bien sûr choquer la communauté éducative. Il peut alors y avoir un réflexe de repli et des professeurs qui disent « l'école inclusive ne marche pas, on en souffre, et on peut même être blessé physiquement. » C'est aujourd'hui une réalité et je ne minimise pas ces situations. Le problème est que cela ravive l'idée que certains enfants n'auraient peut-être pas leur place à l'école. Ce discours est de plus en plus assumé et je trouve ça particulièrement inquiétant. C'est pour moi le début d'un renversement de perspective : des enseignants et des AESH, pourtant attachés à une tradition égalitaire, finissent par renoncer à cet idéal parce qu'il est devenu trop compliqué.
H.fr : Pourquoi est-ce devenu « trop compliqué » ?
FG : J'ai réalisé beaucoup d'entretiens pour répondre à cette question. J'ai d'abord essayé de regarder ce qui relève réellement du trouble de l'enfant et ce qui relève plutôt de l'organisation du travail des professeurs ou des AESH (Accompagnant d'élèves en situation de handicap, ndlr). La question du manque de moyens revient très souvent. Je ne peux pas l'ignorer : c'est une réalité, il n'y a pas assez de moyens, les effectifs sont trop lourds, il y a des orientations par défaut, des manques de formation, etc. Mais j'ai essayé aussi de regarder plus loin, notamment du côté de la modification de la culture scolaire qui peine à se mettre en place.
H.fr : Qu'est-ce qui bloque selon vous ?
FG : Dans les années 1990, il y a eu des bouleversements dans l'organisation du travail des fonctionnaires. On parle de nouveau management public. Ce sont de nouvelles règles d'organisation du travail des fonctionnaires qui se fondent sur l'importation dans la fonction publique de normes issues du privé : la performance, la compétitivité, etc. A partir de ce moment-là on a eu par exemple dans les écoles des évaluations nationales très normées et des programmes de plus en plus fermés. Or plus l'école se normalise, moins elle est propice à devenir inclusive. Et lorsque l'inclusion n'est pas bien faite, elle génère beaucoup de difficultés, et notamment ce que Bourdieu appelait les « exclus de l'intérieur ». Il ne suffit pas d'être mélangé avec les autres pour être à égalité et pour se développer de manière harmonieuse. Une inclusion mal faite, mal pensée et sans les moyens nécessaires, peut être catastrophique.
H.fr : Vous avez parlé d'un « idéal », mais peut-on vraiment imaginer une école 100 % inclusive ?
FG : Le postulat de base de mon livre est que tous les enfants doivent pouvoir fréquenter l'école, parce que c'est lié à un projet de société. Est-ce que l'on veut une société où les personnes valides et les personnes en situation de handicap fréquentent les mêmes espaces sociaux, partent en vacances ensemble, travaillent ensemble, etc. ? Si la réponse est oui, il faut que l'école soit dès le début un lieu où l'on est ensemble. Donc oui, tous les enfants doivent aller à l'école et il n'y a pas d'exception dans ce postulat. J'ai parfois l'impression qu'il y a des retours en arrière, quand j'entends par exemple le ministre de l'Éducation nationale dire que la solution pour l'enfant qui a agressé son enseignante c'est de le mettre en ITEP (Institut thérapeutique éducatif et pédagogique, ndlr).
H.fr : Dans une « école idéale », il faudrait donc selon vous supprimer toutes les institutions spécialisées comme les ITEP ou les IME (Instituts médico-éducatifs) ?
FG : Dans une « école idéale », il ne s'agit pas de dire que les enfants en situation de handicap n'ont pas de besoins spécifiques. L'idée n'est donc pas de rompre complètement le lien avec le médico-social mais que ce dernier puisse se faire à l'intérieur d'une même structure pour permettre à tout le monde de fréquenter les mêmes espaces. Le médico-social montre aux enseignants que quelqu'un d'autre peut prendre le relais sur certains aspects ou proposer un autre type de prise en charge. C'est déculpabilisant pour eux et cela permet une complémentarité entre les professionnels. Mais pour moi l'école idéale ne peut pas être détachée d'une société idéale, c'est-à-dire d'une société inclusive. Si vous allez à l'école mais que vous ne pouvez pas manger à la cantine, faire des activités périscolaires, aller au centre aéré ou faire des stages en entreprise comme les autres élèves, ça ne peut pas fonctionner. Il faut donc remettre la question de l'école inclusive dans celle d'une société inclusive.
Crédit : ESF Sciences humaines


