« Je pense donc je... parle. » À 47 ans, Ann dépoussière la célèbre maxime de Descartes*. Parler, un rêve que cette Canadienne ne pensait jamais pouvoir exaucer, ayant perdu cette capacité à la suite d'un accident vasculaire cérébral (AVC), qui l'a rendue tétraplégique 17 ans plus tôt. C'était sans compter l'ingéniosité d'une équipe de chercheurs des universités de Berkeley et San Francisco (Etats-Unis), qui a conçu une neuroprothèse, dopée à l'intelligence artificielle (IA), permettant de traduire les pensées en paroles de manière quasi-instantanée. Une innovation, qui laisse « sans voix », publiée dans la revue scientifique Nature neuroscience le 31 mars 2025.
Une voix artificielle similaire à la sienne
Cette nouvelle interface « cerveau-ordinateur » repose sur un implant non invasif placé à la surface du cerveau. Quand Ann pense une phrase, l'outil capte l'intention, l'analyse puis la transforme en paroles, grâce à une voix artificielle similaire à la sienne, créée à partir d'anciennes vidéos de son mariage. Grâce à son système de prédiction, il peut même élaborer la phrase en devinant les parties manquantes. Pour ce faire, l'ancienne enseignante a dû entraîner l'algorithme durant plusieurs mois, en prononçant dans sa tête des milliers de phrases projetées sur un écran puis en les articulant en silence afin qu'il apprenne à associer chaque signature neuronale à un phonème.
Un temps de réponse record pour plus de spontanéité
Mais LA valeur ajoutée de ce dispositif est sans nul doute son délai de réponse record de 80 millisecondes, contre 8 secondes auparavant, qui permet de fluidifier les conversations. « La communication orale naturelle se produit instantanément. Les retards de parole de plus de quelques secondes peuvent perturber le flux naturel de la conversation, expliquent ses concepteurs dans Nature neuroscience. Cela complique la participation des personnes paralysées à un dialogue, ce qui peut conduire à des sentiments d'isolement et de frustration. »
Entre 47 et 91 mots déchiffrés par minute
En effet, cet outil est capable de déchiffrer entre 47 et 91 mots à la minute -sachant qu'un adulte en formule habituellement environ 150 lors d'un échange courant. Une véritable amélioration pour Ann qui utilisait jusqu'à maintenant un système « lettre à lettre » capable de produire 14 mots par minute. Cette nouvelle version génère ces phrases à partir d'un vocabulaire limité, pour l'heure, à 1024 mots, un nombre déjà conséquent, qui sera sans nul doute perfectionné dans les années à venir.
Des aménagements à envisager
Seuls hics : ce système ne propose pas les changements de ton ou de volume, qui reflètent les émotions, et est composé d'accessoires imposants tels qu'une batterie d'ordinateur, qui rendent son utilisation dans la vie quotidienne complexe. Les scientifiques planchent donc actuellement sur sa miniaturisation ainsi que son automatisation, pour qu'il puisse fonctionner sans la présence d'ingénieurs.
Une technologie accessible en 2030 ?
Si cette technologie est encore expérimentale, les chercheurs envisagent de la rendre accessible d'ici cinq à dix ans puis de l'étendre à d'autres pathologies, plus lourdes, empêchant les patients d'articuler même silencieusement. De quoi redonner de l'espoir aux personnes atteintes de paralysie vocale et à Ann qui avait abandonné une autre de ses aspirations : devenir conseillère dans un centre de rééducation.
*« Je pense donc je suis », 1637
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