« Toutes les émissions sont sous-titrées. Et les sourds, ils lisent les sous-titres… Je ne comprends pas pourquoi il y a trois ou quatre personnes qui font la langue des signes. » L'incompréhension de Jean-Luc Reichmann est palpable dans la vidéo qu'il a diffusée en septembre sur Instagram et Facebook, après l'interview d'Emmanuel Macron sur TF1 et France 2, accessible en langue des signes française (LSF) (Pourquoi dit-on langue et pas "langage" des signes ?). Durant l'échange entre les journalistes et le président de la République sur les tensions géopolitiques, long de près de 40 minutes, quatre interprètes se sont relayés pour traduire ses propos. Une présence en nombre qui interroge le comédien et animateur de l'émission « Les 12 Coups de midi », insistant sur la capacité des personnes sourdes à lire les sous-titres, également disponibles pour cette interview.
Une "méconnaissance profonde"
Pour la Fédération nationale des Sourds de France (FNSF), le constat est sans appel. « Ces propos montrent une méconnaissance profonde de ce que vivent les personnes sourdes au quotidien », récapitule Jérôme Melchior, secrétaire général du conseil national de l'institution. Quand il a vu cette vidéo circuler sur les réseaux sociaux, il raconte avoir tout de suite été indigné. Ce membre de la FNSF précise que la LSF est la « langue première » d'une partie des personnes sourdes. Sa présence à la télévision est ainsi nécessaire pour que l'information leur soit accessible, au même titre que pour les autres citoyens. Les expressions du visage sont aussi particulièrement importantes en LSF : elles permettent de transmettre les éléments non verbaux d'un discours, ce que les sous-titres ne font pas toujours. L'Institut national des jeunes sourds de Paris, établissement scolaire spécialisé a, lui, réagi le 13 octobre avec une publication sur Instagram rappelant que la LSF était la langue « naturelle » de la communauté sourde.
Les sous-titres ne conviennent pas à tous
« Le sous-titrage reste très utile », précise Jérôme Melchior, notamment pour les personnes malentendantes, celles devenues sourdes au cours de leur vie ou les personnes âgées, qui n'ont pas grandi avec la langue des signes. Le débat ne porte effectivement pas sur la nécessité de sous-titrer les programmes, par ailleurs obligatoire depuis 2005 en fonction de l'audience des chaînes (Brouhaha, sous-titrage: la télé exclut-elle le public sourd?). Jean-Luc Reichmann, dans sa vidéo, affirmait que tous les sourds pouvaient lire : une idée qui est à nuancer. « Le français écrit est une deuxième langue, plus ou moins bien maîtrisée selon le parcours scolaire de chacun », précise le secrétaire général du Conseil national de la FNSF. De fait, Jérôme Melchior décrit la lecture de sous-titres comme un « effort constant », avec le risque de perdre une partie du message.
Un décalage avec le discours oral
C'est ce que relevait l'association de réadaptation et défense des devenus-sourds (ARDDS) qui a publié, en 2023, une enquête sur les sous-titres à la télévision. Les résultats soulignent également le problème du décalage entre le sous-titrage et le discours oral : « Si les sous-titres n'arrivent que deux secondes plus tard après un flot continu de paroles, il n'est plus possible de garder en mémoire tout ce qui s'est dit après ce laps de temps. » De nombreux contenus sont désormais sous-titrés automatiquement : cela est notamment le cas de l'enregistrement de l'interview d'Emmanuel Macron, disponible sur YouTube. Ce format soulève la question de l'exactitude et de la fiabilité de la traduction mise à disposition du public.
Pourquoi autant d'interprètes ?
Si cet élément est sans doute moins à l'origine de la polémique, le nombre d'interprètes présents à l'écran a aussi été pointé du doigt par l'animateur. Certains internautes ont essayé, dans les commentaires de sa publication Facebook, de lui apporter une explication. « C'est assez fatigant d'interpréter en direct, donc ils changent pour garder une bonne qualité d'interprétation », tente l'un d'entre eux. Durant l'interview, deux interprètes se relaient pour traduire les propos du président de la République tandis que deux autres se chargent des questions des journalistes, tout en échangeant de place régulièrement. Ludivine Guignot, interprète en français/LSF, le confirme : « Il y avait besoin que l'interaction soit fluide. [...] L'interprétation ce n'est pas quelque chose qu'on fait sur une durée de plus de 15 minutes en général, pour la charge cognitive. Après ça, on a une grosse perte de qualité et de fidélité à l'information. »
Jean-Luc Reichmann a une soeur sourde
Un aspect central de cette polémique relève aussi de la figure de l'animateur. « Jean-Luc Reichmann jouit d'une grande notoriété et peut influencer beaucoup de personnes », déplore Jérôme Melchior. Plusieurs réactions sur les réseaux sociaux soulignent surtout la présence d'une personne sourde dans l'entourage de l'animateur : sa sœur. L'animateur avait par ailleurs milité, dans les années 1990, pour que l'émission qu'il présentait à l'époque, « Les Z'amours », soit sous-titrée.
Contacté, Jean-Luc Reichmann n'a pas donné suite à notre sollicitation.
Crédit : Jean-Luc Reichmann / Facebook

