Le groupe allemand Bayer comparaît le 3 avril 2025 devant un tribunal de l'Isère assigné par une famille dont le fils souffre de graves malformations qu'ils imputent à son exposition in utéro au glyphosate, le produit phare du géant de la chimie.
L'espoir d'une jurisprudence
"Ce combat me dépasse", confie à l'AFP Théo, 17 ans, d'un mince filet de voix. L'adolescent n'a pas de cordes vocales et parle en faisant vibrer son œsophage. "Je représente tous les malformés" et, en cas de victoire, "cela fera jurisprudence et permettra à d'autres victimes d'aller en justice beaucoup plus rapidement", dit-il avant d'entrer dans le palais de justice de Vienne, où l'audience a débuté peu après 9h.
Une procédure inédite
Empli d'"appréhension" mais aussi de "conviction", il est venu avec toute sa famille, dans l'espoir que la justice, saisie au civil, reconnaisse le lien de causalité entre le glyphosate et son handicap. "Si on y parvient, ce sera une première", souligne son avocat Me Bertrand Repolt. Il y a déjà eu des poursuites contre Bayer portées par des malades du cancer notamment, mais "c'est une procédure inédite (...) en matière de malformations congénitales", explique-t-il. Concrètement, la famille réclame une expertise judiciaire dans le cadre d'une "recherche en responsabilité pour faute", précise Me Repolt qui, "in fine", compte réclamer des dommages et intérêts au groupe allemand.
55 opérations depuis la naissance
"Moi, j'attends que soient reconnus leurs comportements fautifs lorsqu'ils ont minoré la toxicité du glyphosate face aux agences réglementaires (...) ce qui a mené à son autorisation très large dans le monde entier", ajoute la mère de Théo, Sabine Grataloup, 54 ans. En 2006, elle a utilisé du glyphosate pour désherber une carrière d'équitation, l'aspergeant "plusieurs fois par jour, sans protection particulière". Elle ignore alors qu'elle est enceinte de "quelques semaines", une période clé dans le développement fœtal. Théo naît en mai 2007 "avec l'œsophage et la trachée qui ne se sont pas séparés correctement". Depuis, il a subi 55 opérations chirurgicales qui lui permettent de manger normalement, mais il respire et parle toujours par un "trou dans la gorge".
Aucune information sur le risque de malformations
En 2018, ses parents assignent la firme américaine Monsanto, tout juste rachetée par le groupe Bayer (Les parents de Théo, trachéotomisé, attaquent Monsanto). C'est elle qui a fourni la molécule du glyphosate à la marque Glyper, l'herbicide utilisé par Mme Grataloup. "Monsanto fournissait le produit (...) qui a la même formulation que le Roundup", fabriqué par l'Américain, explique-t-elle. Selon elle, le Glyper n'est "rien d'autre qu'un produit de revente du Roundup". Et rien sur les bidons ne faisait mention du risque de malformations, dit-elle.
Étape décisive après des années de recherches
Six ans plus tard, la justice va enfin les entendre. "C'est une étape décisive dans un processus qui a demandé des années de recherches, de formalisation et de procédures", déclare Sabine Grataloup, qui espère approcher de "la fin du marathon". Seul le Fonds d'indemnisation des victimes des pesticides a reconnu en 2022 le lien entre le glyphosate et les malformations de Théo, qui reçoit depuis une indemnité mensuelle de 1 000 euros.
Un produit toujours controversé
Le glyphosate, herbicide le plus vendu au monde (800 000 tonnes en 2014), est classé en 2015 comme un "cancérogène probable" par le Centre international de recherche sur le cancer de l'Organisation mondiale de la santé. Depuis fin 2018, le produit est interdit en France pour un usage domestique. Son approbation en Europe a cependant été renouvelée en novembre 2023 pour 10 ans "sous réserve de certaines conditions et restrictions".
10 milliards de dollars de dommages et intérêts déjà versés
Depuis le rachat de Monsanto, Bayer a dû verser plus de 10 milliards de dollars en dommages et intérêts dans plus de 100 000 dossiers à cause du glyphosate, notamment aux États-Unis, accusé d'avoir causé des cancers, ce que le groupe nie. La procédure à Vienne rappelle "l'impérieuse nécessité de responsabiliser les entreprises face aux risques sanitaires qu'elles engendrent", estime dans un communiqué Nadine Lauverjat de Générations Futures, une association qui lutte contre les effets des pesticides. Les avocats du groupe Bayer n'ont pas souhaité s'exprimer avant l'audience.
© Katrin Bolovtsova de Pexels