Il reste encore soixante-dix-huit étages à descendre. Dans la cage d'escalier de la Tour Nord du World Trade Center, l'air devient de plus en plus lourd. Des centaines de personnes avancent lentement, serrées les unes contre les autres. Une femme s'arrête brusquement. Elle n'arrive plus à respirer. À ses pieds, une labrador s'approche, lui donne un léger coup de museau et réclame une caresse. La femme esquisse un sourire. Son souffle revient. La descente peut reprendre.
Le 11 septembre 2001, quelques minutes après qu'un avion a percuté la Tour Nord, Michael Hingson, aveugle, quitte son bureau situé au 78ᵉ étage. À ses côtés, Roselle, sa chienne guide, garde son calme. Ensemble, ils descendent les 1 463 marches qui les séparent de la rue. Un peu plus d'une heure plus tard, ils sortent du bâtiment. Plus tard dans la matinée, la tour Nord s'effondre. Le sauvetage de Michael Hingson et de Roselle a fait connaître leur histoire bien au-delà des États-Unis. Mais le livre Héroïque, publié pour la première fois en français par les Evalou éditions, ne se résume pas au récit de leur fuite du World Trade Center. Il raconte aussi comment l'autonomie se construit dès l'enfance.
Bien avant le 11 septembre
Né grand prématuré en 1950, Michael Hingson perd presque totalement la vue à la suite d'une rétinopathie liée à l'administration excessive d'oxygène, alors courante chez les prématurés. Cette pratique contribuera à une véritable épidémie de rétinopathies du prématuré, à l'origine d'environ 10 000 cas de cécité dans le monde entre 1940 et 1953. Parmi les enfants concernés figurent de futurs artistes comme Stevie Wonder et l'acteur et chanteur Tom Sullivan. Un médecin conseille alors aux parents de Michael de le placer en institution. Ils refusent. Cette décision change sa vie.
Apprendre à faire seul
Plutôt que de le surprotéger, ils lui apprennent à explorer, tomber, recommencer et trouver ses propres solutions. Braille, orientation, déplacements… ils cultivent son autonomie là où beaucoup n'auraient vu que ses limites. Michael Hingson démonte ainsi une idée reçue tenace. Les personnes aveugles ne développent pas des capacités extraordinaires par miracle. Elles acquièrent, au fil des années, des techniques, des repères et des réflexes qui leur permettent d'agir en confiance. « Toutes ces techniques d'exploration que j'avais apprises étant enfant m'ont été bien utiles lorsque nous avons dû nous échapper de la Tour 1 », écrit-il. Sortir vivant du World Trade Center n'est donc pas un exploit improvisé dans l'urgence, mais l'aboutissement de tout ce qu'il a appris depuis l'enfance.
La confiance au bout de la laisse
Michael avait reçu son premier chien guide à quatorze ans. Avec Roselle, le lien est particulièrement étroit. Le 11 septembre, alors que la fumée envahit progressivement les étages et que la panique gagne les occupants de la tour, elle avance sans jamais perdre son sang-froid. Son calme devient contagieux. Plus bas, le binôme croise les premiers pompiers qui montent vers les étages frappés par l'avion. L'un d'eux s'arrête quelques secondes pour caresser Roselle. « Elle lui a léché la main, puis il est parti, raconte Michael. Plus tard, je réaliserai que ce contact était probablement le dernier geste d'amour pur qu'il ait reçu. » Aucun de ces hommes ne redescendra. Roselle survivra aux attentats, mais cette journée laissera des traces sur sa santé. Exposée aux poussières et aux fumées toxiques du World Trade Center, elle développera des années plus tard une maladie respiratoire. Elle continuera à guider Michael jusqu'à sa retraite, avant de s'éteindre en 2011.
Quand les préjugés handicapent
« La cécité n'est pas un handicap, c'est simplement une chose avec laquelle j'ai toujours vécu, affirme Michael Hingson. Le handicap vient des préjugés que les gens ont à l'égard de la cécité. » Une conviction qui traverse tout le récit d'Héroïque et invite à déplacer le regard sur la différence. Étudiant brillant en mathématiques et en physique, chef d'entreprise puis conférencier, il en fera le fil rouge de son parcours. Cet engagement prend une nouvelle dimension en 2011 avec la création de la Roselle's dream foundation, inspirée par sa chienne guide. Elle aide notamment les personnes aveugles à accéder aux technologies favorisant leurs études, leur travail et leur indépendance. Cette même exigence d'accessibilité se retrouve dans l'édition française d'Héroïque, également proposée par les Evalou éditions en grands caractères avec la police Luciole, conçue pour les lecteurs malvoyants.
Roselle a guidé Michael Hingson hors de la Tour Nord. Mais derrière cette descente dans le chaos se cache tout ce qu'une vie d'éducation, d'apprentissage et de confiance avait rendu possible. Une leçon qui dépasse largement le seul récit du 11 septembre et rappelle combien l'autonomie se construit aussi dans le regard que les autres portent sur le handicap.
©Evalou éditions


