À table, les conversations se croisent, les rires fusent. Pierre*, 78 ans, saisit quelques mots, tente de suivre, puis renonce à prendre la parole. Le repas continue, mais il en perd le fil. Cette difficulté à entendre, qui finit par l'éloigner des échanges, est aussi associée à un risque accru de déclin cognitif. Préserver l'audition et prendre en charge sa baisse constituent une piste de prévention des démences, dont Alzheimer est la cause la plus fréquente.
Un lien entre audition et déclin cognitif
La perte auditive figure parmi les quatorze facteurs de risque de démence modifiables recensés en 2024 par un groupe international d'experts réunis par la revue médicale The Lancet. Agir sur les facteurs de risque dits modifiables pourrait prévenir ou retarder près de 45 % des cas de démence. Plusieurs mécanismes expliqueraient le lien avec l'audition, même s'ils ne sont pas encore tous entièrement compris. On sait qu'une parole moins audible mobilise davantage de ressources cérébrales, tandis que la diminution des stimulations et l'isolement social pourraient contribuer au déclin cognitif.
La prise en charge de l'audition offre, dès lors, une piste de prévention, explorée notamment par l'essai américain ACHIEVE qui a été mené auprès de 977 personnes de 70 à 84 ans suivies pendant trois ans pour une perte auditive non traitée. Les aides auditives associées à un accompagnement n'ont pas montré de bénéfice significatif sur l'ensemble des participants. En revanche, dans un sous-groupe de 238 personnes davantage à risque, l'intervention a ralenti le déclin cognitif de 48 %. Un résultat encourageant pour préserver la mémoire et les autres capacités cognitives, même si l'étude ne démontre pas une réduction du nombre de cas d'Alzheimer. « La perte auditive peut très bien être prise en charge à un âge avancé », souligne le Dr Frank Lin, médecin ORL à l'Université Johns-Hopkins et co-responsable de l'étude, dans une publication des National Institutes of Health américains du 8 août 2023.
Prévenir et repérer le handicap auditif
Baisser le volume du casque, faire des pauses au calme, porter des bouchons en concert et s'éloigner des enceintes… Quelques gestes permettent de limiter l'exposition au bruit. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), un seul son extrêmement fort peut endommager l'oreille interne. C'est pourquoi lors d'un bricolage bruyant comme au travail, les protections auditives complètent les mesures de réduction du bruit à la source. Mais quand des mots commencent à nous échapper, mieux vaut consulter. Le besoin fréquent de faire répéter, les difficultés à suivre une conversation dans le bruit ou des acouphènes persistants justifient un bilan. Si un appareillage est indiqué, l'enjeu est d'intervenir avant que les difficultés n'entravent les échanges et l'autonomie. C'est ce que défend le Pr Antoine Flahault dans sa chronique de L'Express du 20 septembre 2026 : « Les aides auditives doivent être proposées suffisamment précocement, avant qu'un déclin cognitif ne s'installe et avant que les troubles de l'audition ne soient devenus une source de handicap et d'invalidité », écrit-il.
Des solutions pour préserver les liens
Encore faut-il pouvoir s'équiper. Les aides auditives de classe I du panier 100 % Santé sont intégralement prises en charge par l'Assurance maladie et une complémentaire santé responsable, sur prescription. L'audioprothésiste doit proposer cette offre pour chaque oreille à appareiller. Un essai d'au moins trente jours avant l'achat permet de tester l'appareil au quotidien. Les réglages et le suivi, inclus dans le prix, aident à l'adapter aux besoins. Pour certaines surdités sévères à profondes, un implant cochléaire peut être envisagé après une évaluation spécialisée, sans bénéfice démontré toutefois sur la prévention d'Alzheimer. Le frein est aussi dans le regard porté sur l'appareillage. Toujours dans L'Express, le Pr Flahault rappelle que ces dispositifs évoquent chez les personnes réticentes « le grand âge, une forme de déclassement, voire paradoxalement la perte d'autonomie ». Prendre le temps d'essayer et d'être accompagné peut aider à dépasser cette peur de la stigmatisation. L'entourage peut, lui aussi, rendre les échanges plus accessibles. Parler face à la personne, distinctement et sans crier, réduire le bruit de fond et éviter les conversations simultanées font partie des conseils de l'OMS. Sous-titrage, transcription ou langue des signes complètent les réponses selon les besoins. Au-delà d'un bénéfice cognitif, ces adaptations permettent de renouer avec le plaisir des échanges. Pour qu'à table, il ne s'agisse plus seulement de saisir quelques mots, mais de suivre une histoire, de prendre la parole et de partager les rires.
*prénom d'emprunt
Crédit : diversifylens



