Bernard Campan : "Le handicap apprend à regarder autrement"

Acteur engagé, Bernard Campan revient sur ses films liés au handicap, sa rencontre avec le philosophe Alexandre Jollien (IMC) et son rôle de parrain de SOS autisme France. Un échange sensible sur la fragilité et le regard social signé Olivia Cattan.

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Portrait de Bernard Campan, Olivia Cattan et Francis Perrin.

Acteur populaire et profondément humain, Bernard Campan s'engage depuis plusieurs années sur les questions liées au handicap, à travers des projets choisis avec attention. Nouveau parrain de SOS autisme France, il est actuellement au théâtre à l'affiche d'Un pas de côté, au cinéma avec Jean Valjean et à la télévision avec Le diplôme sur TF1. Il traverse aujourd'hui une actualité riche et variée. L'occasion de rencontrer un comédien à l'écoute, attaché aux parcours de vie, au doute et à la fragilité.

Handicap.fr : Vous avez joué dans Presque comme les autres de Renaud Bertrand, puis dans Presque (Film Presque : briser les tabous sur le handicap avec humour). Deux films qui parlent du handicap, et un mot qui revient : « presque ». Dit-il quelque chose, selon vous, de notre société ? D'un regard qui tolère à moitié, d'une inclusion inachevée ?
Bernard Campan : Disons que pour moi, aujourd'hui, ce mot a pris une signification très personnelle, presque intime. Si on regarde le monde tel qu'il est, rien n'est complètement établi, rien n'est figé. Rien n'est exactement comme prévu. Tout est « presque ». Ce terme est aussi une manière de sortir du jugement. De ces catégories trop nettes, trop violentes. En réalité, tout est plus flou, plus nuancé. Et, évidemment, cette idée résonne aussi avec le handicap. Dans le film que nous avons co-écrit et réalisé, Alexandre Jollien (Alexandre Jollien, "J'ai 1 truc à te dire") est regardé presque comme les autres. Ce « presque » dit quelque chose du regard social, de cette frontière fragile entre inclusion et exclusion. Mais au fond, Presque est une invitation à regarder autrement. À accepter que le réel ne soit jamais totalement conforme à nos attentes. Et peut-être aussi à être un peu moins catégorique dans notre manière de juger les autres.

H.fr : Justement, parlez-nous de votre rencontre avec Alexandre Jollien, philosophe, écrivain, réalisateur avec une paralysie cérébrale... Comment est né votre désir de travailler ensemble ?
BC : Je l'ai découvert à la télévision, sur France 3, dans une émission où il était invité aux côtés de Sœur Emmanuelle. Il était très jeune, à peine 25 ans, et j'ai été immédiatement fasciné par sa parole et son parcours singulier. Il a raconté une anecdote philosophique attribuée à Diogène : un disciple demande au maître comment devenir philosophe, et celui-ci lui répond de traverser Athènes avec un hareng attaché derrière lui. Alexandre en donnait une lecture qui m'a bouleversé : si tu veux être philosophe, commence par te soumettre au regard de l'autre. Inverser le regard. Accepter d'être jugé avant de juger. Après l'émission, je l'ai contacté. Nous nous sommes appelés presque tous les jours pendant des années. Puis je suis allé le voir à Lausanne. Dix minutes après mon arrivée, nous nous baignions ensemble dans le lac, sans maillot. Notre amitié était scellée. Elle ne nous a plus quittés.

H.fr : Vous incarnez aussi l'acteur et réalisateur Francis Perrin dans un téléfilm inspiré de son histoire personnelle, autour de son fils Louis, autiste. Comment cette connexion s'est-elle faite ?
BC : Au départ, on m'a proposé un téléfilm. Ce n'est qu'ensuite que j'ai appris qu'il était tiré du livre Louis, pas à pas, écrit par le couple Perrin, consacré à leur parcours avec leur fils. J'ai été profondément touché par leur récit. Je les ai appelés pour leur dire à quel point je trouvais leur témoignage courageux et nécessaire. Cette rencontre a évidemment compté, et elle m'a encore davantage sensibilisé aux questions de handicap. Mais, en réalité, le handicap m'a toujours interpellé. Longtemps, il m'a mis mal à l'aise. Il me faisait peur, me troublait. Enfant, je pouvais même m'en moquer, une manière maladroite d'exorciser quelque chose que je ne comprenais pas. Avec le temps, j'ai compris que cette gêne disait autre chose. Alors, au lieu de la fuir, je suis allé à sa rencontre. Ce chemin-là a profondément transformé mon regard.

H.fr : Votre engagement autour du handicap s'inscrit dans la durée. Vous êtes aujourd'hui parrain de SOS autisme France. Via cette expérience, avez-vous le sentiment que les choses ont réellement changé ? 
BC : Honnêtement, je n'ai pas l'impression que le monde aille franchement mieux. Il est même souvent désolant, et pas seulement sur ces questions-là. Lorsqu'on en parle avec la jeune génération, on sent une grande anxiété : le climat, la géopolitique, l'intelligence artificielle… Il y a quelque chose de très inquiétant dans l'air. Alors oui, il y a des avancées, des prises de conscience, des paroles plus justes. Mais il y a aussi de puissants vents contraires. Rien n'est jamais acquis. Dans ce contexte, chaque petite pierre posée compte. Là où on peut apporter un regard plus juste, plus nuancé, là où on peut créer du lien, tendre la main, faire preuve de solidarité, il faut le faire. Résister, continuer à faire avancer cette grande cause par l'Art.

H.fr : Cet engagement vous a-t-il transformé intérieurement ?
BC : Je ne dirais pas que c'est un changement psychologique. Mais, grâce à mon engagement, mes rencontres, je suis plutôt sur un chemin. Un chemin d'acceptation et d'ouverture. Le « moi », avec ses fêlures, ses manies, ne change pas tellement. Ce qui change, c'est l'acceptation de ce que l'on est, et du monde tel qu'il est. Accepter pour aller vers quelque chose de plus grand, de plus juste. Par exemple, lorsque j'ai vu Alexandre Jollien à la télévision, je n'ai vu que son handicap. Puis, très vite, j'ai cessé de le voir. Et, en même temps, j'ai compris que l'oublier complètement n'était pas juste non plus. Il faut le prendre en compte, sans le mettre au premier plan. Ne pas réduire une personne à une étiquette, mais ne pas nier non plus ce qu'elle traverse. Ce qui compte avant tout, c'est cela : nous sommes des êtres humains, tous singuliers, tous différents. Le handicap, comme la couleur de peau ou la sexualité, ne doit jamais résumer quelqu'un. Et je vois chez certains jeunes quelque chose d'assez admirable. Un non-jugement plus instinctif. 

H.fr : Quand on vous regarde jouer, on perçoit souvent une forme de fragilité, presque une mélancolie, un peu comme chez les clowns derrière le maquillage. Est-ce cette faille qui nourrit votre travail ?
BC : Je me considère pourtant comme quelqu'un de privilégié. J'ai eu une enfance heureuse, entourée de mes deux parents, qui étaient professeurs. Il y a eu des épreuves, bien sûr : la perte de mon père, notamment, et puis un manque de confiance, une image de soi fragile, qui m'accompagne encore aujourd'hui. Cette blessure est toujours là, mais elle n'est plus douloureuse. Elle ne me contraint plus. Comme chez beaucoup d'artistes, cette fragilité nourrit profondément mon travail. La vulnérabilité est une matière essentielle. J'ai toujours aussi été habité par le doute, par les questions du Bien et du Mal, par l'incertitude. Je me nourris de tout cela.

H.fr : Vous restez pour beaucoup « l'un des Inconnus », figure d'un humour devenu culte pour toute une génération. Et, en même temps, vous avez su vous affranchir de cette image pour construire une carrière de comédien majeur. Comment vivez-vous ce double regard ? À quel moment vous êtes-vous dit que vous vous émancipiez du costume d'humoriste ?
BC : Je crois beaucoup à la façon dont la vie nous transforme, aux événements qui nous arrivent, et à ce que l'on fait à l'intérieur de cela. Les choses se sont faites assez naturellement mais, s'il faut identifier un moment clé, un véritable tournant, c'est Se souvenir des belles choses, de Zabou Breitman. Ce film a marqué un basculement. À partir de là, j'ai senti que revenir à la comédie pure devenait plus difficile. Non pas par rejet, mais parce que j'avais envie d'explorer autre chose, des rôles plus intimes, plus émotionnels. Pour autant, l'étiquette des Inconnus n'a jamais été pesante. Elle le serait si elle était la seule. Je n'ai jamais renié cette aventure, j'en suis très fier. Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est justement cette zone de frottement entre l'humour et le drame. Je viens encore de l'explorer dans des téléfilms et séries, et j'adore cette alchimie. Michel Bouquet disait à ses élèves : « Cherchez dans la comédie le drame, et dans le drame la comédie. » Cette phrase résume assez bien mon ADN d'acteur. C'est là que je me sens le plus juste.

H.fr : Votre actualité est particulièrement riche en ce moment. Comment vivez-vous cette période très dense, et qu'est-ce qui relie ces projets ?
BC : Je la vis avec beaucoup de gratitude. Ce sont des projets très différents mais profondément reliés par une même humanité. Un pas de côté, au théâtre, est une aventure précieuse : le plateau oblige à une vérité immédiate, à une grande écoute, surtout avec Isabelle Carré. Jean Valjean explore des thèmes qui me touchent profondément : la transmission, la bonté, la possibilité de la rédemption. Quant à la série, Le diplôme, c'est une très belle idée de Fanny Riedberger qui raconte l'histoire de six adultes, d'âges et de parcours très différents, qui décident de repasser leur bac. Chacun arrive avec ses failles, ses empêchements, mais tous vont peu à peu s'entraider. Ce qui relie tous ces projets, finalement, ce sont des personnages fragiles, traversés par le doute, mais qui continuent d'avancer. C'est dans cet espace-là que je me sens le plus juste aujourd'hui.

© Olivia Cattan

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