À 20 ans, Geoffrey Laneuse est revenu sur un terrain de rugby trois semaines après une fracture du pied et un arrachement osseux du pouce. À l'époque, il joue en Fédérale 3, à Bidart (Pyrénées-Atlantiques). « Pour moi, ça me paraissait presque normal », raconte-t-il. Le rugby « était super important » et il ne voulait pas « pénaliser l'équipe ».
Dix ans plus tard, le corps garde la mémoire de ces reprises trop rapides. « J'ai encore des douleurs au niveau du pied et mon pouce ne se plie plus convenablement », poursuit-il. À 17 ans déjà, une entorse de la cheville mal soignée avait évolué en algodystrophie. « Je continuais à faire du sport malgré tout », se souvient-il. Jusqu'à devoir s'arrêter, avec une décalcification de l'os et des piqûres de calcium.
« Le sport occupe une place centrale »
Ce rapport à la douleur n'est pas rare chez certains sportifs. Tony Hurlé, 26 ans, pratique aujourd'hui la musculation et la course à pied, à raison de cinq séances hebdomadaires pour l'une et deux pour l'autre. Quand il jouait au football, il dit avoir reçu plusieurs infiltrations pour tenir une fin de championnat malgré une entorse. Il raconte aussi avoir disputé une finale régionale moins de 72 heures après une opération des dents de sagesse et ce, malgré les réserves du chirurgien. Avec le recul, il reconnaît une forme de dépendance. « Le sport occupe une place centrale dans mon quotidien et est devenu indispensable à mon équilibre », reconnaît-il. Même en vacances, il n'imagine pas passer plusieurs jours sans activité physique.
Souvent présentée comme une addiction comportementale, la bigorexie désigne une pratique excessive et difficile à contrôler. Ses contours médicaux restent discutés, mais ses mécanismes sont bien identifiés : besoin compulsif de s'entraîner, culpabilité au repos, poursuite malgré les blessures, isolement ou perte d'autres centres d'intérêt. Romain Durand, 23 ans, coach sportif et pratiquant de bodybuilding, dit avoir découvert la musculation à 17 ans pour transformer son physique et gagner en confiance. « La musculation, c'est quand même souvent un sport de complexé », estime-t-il. Comme beaucoup, il y a trouvé un moyen de dépasser certaines difficultés personnelles avant de transformer ce sport en véritable passion.
« Un mode de vie ultra-sain »
Selon Addict'Aide, le Dr Dan Velea, psychiatre-addictologue, décrit notamment des symptômes de sevrage lors de l'arrêt et un soulagement lorsque l'activité reprend. Le Dr Michaël Bisch, psychiatre addictologue, estime de son côté que l'addiction à l'exercice physique est « la maladie qui se cache le mieux derrière un mode de vie ultra-sain ». Le piège tient aussi au circuit de la récompense. L'effort libère notamment des endorphines et de la dopamine, associées au plaisir et au bien-être. Mais, chez certains pratiquants, il faut augmenter la fréquence, l'intensité ou la durée pour retrouver cet effet. « À l'extrême », explique le Dr Bisch à Addict'Aide, la personne ne prend plus un antalgique pour soigner une douleur, mais pour ne pas la sentir pendant l'effort. Romain Durand dit avoir lui-même ressenti cette difficulté à lever le pied après une blessure à l'épaule ayant nécessité une opération. « Quand tu as goûté à la progression, que tu vois ton corps changer, que tu prends confiance en toi, le fait de régresser joue forcément sur le moral », explique-t-il.
Le piège de la performance
Romain Durand voit ce glissement chez certains clients. « Plus d'entraînement égal plus de muscles », résume-t-il, pour décrire l'idée reçue de nombreux débutants. Lui-même reconnaît être passé par cette phase à ses débuts, convaincu qu'il fallait toujours en faire davantage pour progresser. Avant de constater l'apparition de douleurs articulaires, de fatigue ou de troubles du sommeil. Dans son activité de coach, il insiste désormais sur l'importance de la récupération. « Prendre un peu de repos ne va pas faire reculer de deux ou trois mois de progression », répète-t-il régulièrement à ses clients.
Pour Camille Gallinari, médecin du travail et coach sportive citée par Addict'Aide Pro, le risque ne se mesure pas seulement au nombre d'heures d'entraînement. Il faut aussi regarder la place que le sport prend dans le travail, la vie sociale, familiale ou culturelle. Une analyse que partage Romain Durand. Dans le bodybuilding, observe-t-il, l'entraînement déborde rapidement sur l'alimentation, le sommeil, les sorties ou encore l'image de soi. « Il faut savoir vivre aussi un peu à côté, et ne pas voir la vie uniquement par le prisme de la musculation », insiste-t-il.
« Le problème n'est pas la discipline »
Pour Franck Lagniaux, président de la Société française des masseurs-kinésithérapeutes du sport, le danger concerne surtout certains amateurs qui ne se voient pas « à risque ». « Le problème n'est pas la discipline en elle-même, mais la façon dont elle est gérée », insiste-t-il, citant le running, le triathlon, le CrossFit ou encore l'Hyrox, renforcés par les réseaux sociaux.
Romain Durand observe le même phénomène. Selon lui, certaines pratiques sont désormais autant vécues que montrées. « Les gens ne le font plus forcément pour eux mais aussi pour l'approbation des autres », estime-t-il, évoquant l'influence des contenus viraux sur Instagram ou TikTok. La bascule intervient lorsque la personne ne distingue plus une activité bénéfique d'un excès dangereux. « La douleur et la blessure sont clairement intégrées comme faisant partie de l'activité », observe Franck Lagniaux.
Sur le plan physique, les conséquences peuvent être lourdes : tendinopathies, lésions musculaires, fractures de fatigue, douleurs rachidiennes. Si la personne continue malgré les signaux, les blessures peuvent devenir chroniques. « On peut alors se retrouver dans une forme de handicap fonctionnel, avec des séquelles durables », prévient-il. Le sport reste pourtant un enjeu majeur de santé publique. Selon la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), les personnes handicapées pratiquent moins souvent une activité physique régulière que le reste de la population.
Et l'OMS rappelle qu'une part importante des adultes n'atteint pas les recommandations minimales d'activité physique. Le sujet n'est donc pas de décourager la pratique, mais de rappeler qu'un sport bénéfique suppose aussi repos, écoute du corps et accompagnement. « La vraie performance durable, ce n'est pas de s'entraîner coûte que coûte, conclut Franck Lagniaux. C'est de savoir préserver son corps suffisamment longtemps pour continuer à pratiquer avec plaisir. »
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