Faire bloc : Ribière, handi-grimpeur, son livre vertigineux

"L'enfant né sous X s'est fait un nom. Petit homme devenu géant." Philippe Ribière est un pionnier de l'handi-grimpe, aucun rocher ne lui résiste. A 42 ans, il revient sur son parcours roc(k)'n roll dans "Faire bloc", un livre audacieux et percutant.

21 mars 2020 • Par

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12 mars 1977. En Martinique, un bébé voit le jour, le visage et les membres déformés, aussitôt abandonné par ses parents. Quatre ans plus tard, il est adopté par une famille métropolitaine. Judicaël est rebaptisé Philippe. Il grandit sans trouver sa place, subissant d'innombrables et douloureuses interventions chirurgicales. Contre toute attente, c'est grâce à l'escalade que cet enfant sauvage va trouver son équilibre. Durant quinze ans, il défie les falaises et les préjugés, et se bat pour faire reconnaître l'handi-escalade. Depuis, Philippe Ribière a séduit les sponsors, interpellé les médias, attisé la curiosité de l'opinion publique… L'enfant né sous X s'est fait un nom. Refusant de se morfondre dans le ghetto « handicap », il est de ces êtres que rien n'abat et qui font bouger le monde. A 42 ans, Philippe Ribière fait le récit de son parcours hors-norme, dévoilant son intimité sans filtre, ce destin de nomade avec si peu d'amour et tant de passion. Faire bloc (écrit en collaboration avec Emmanuelle Dal'secco, aux éditions Arthaud), en librairie depuis le 11 mars 2020, retrace l'histoire de ce « petit » homme devenu géant.

Handicap.fr : Qu'est-ce qui vous passionne dans l'escalade ?

Philippe Ribière : Les relations ! Ce cordon ombilical qui nous lie à notre partenaire, sans qui on pourrait se blesser, voire pire. Et puis l'ambiance : la brise, le soleil, son lever, son coucher... Ce n'est pas forcément l'activité physique en elle-même qui me plaît, même si j'aime dépasser mes propres limites en grimpant. Une vilaine blessure m'empêche de m'entraîner depuis quinze jours, pourtant je ressens une envie viscérale d'y retourner.

H.fr : Vous êtes un pionnier, à l'origine de l'handi-grimpe. Ce n'était pas gagné ?

PR : En effet, le chemin était long. En revanche, je ne peux pas dire que je suis un pionnier, je n'aime pas trop ce mot. J'estime que chacun est libre de diriger sa vie, je ne veux pas me poser en tant qu'exemple ou mentor mais je vais peut-être devoir me faire à l'idée. Je ne veux surtout pas me rendre plus important que je ne le suis. Je ne relève pas tous ces défis pour que les gens m'apprécient ni pour avoir une médaille, je veux juste faire ce que j'aime : de la musique, de la photo et de l'escalade.

H.fr : Vous considérez-vous comme une personne en situation de handicap ?

PR : Non. Mon apparence physique, ce que j'appelle « le visuel », n'est pas en adéquation avec mon cerveau. Certains ne peuvent ni voir, ni parler, ni même bouger. Moi, j'ai simplement quelques malformations, je m'en sors bien...

H.fr : La vie s'est un peu acharnée contre vous, est-elle belle malgré tout ?

PR : La vie est belle à partir du moment où on la choisit et à condition de ne pas se comparer pas aux autres. A 18 ans, j'ai pris la décision de ne pas suivre le troupeau, de ne pas être un mouton et, visiblement, cela a porté ses fruits. C'est vrai que ça n'a pas toujours été facile : les moqueries liées à mon handicap, les discriminations raciales, les tentatives de meurtre...

H.fr : Avez-vous déjà eu envie d'en finir ?

PR : Mettre fin à mes jours, je n'y ai jamais pensé, d'autres s'en sont chargé pour moi. La première fois, on a volontairement coupé les freins de mon scooter, la deuxième on m'a mis un couteau sous la gorge ; ça n'arrive pas qu'aux autres... Aujourd'hui, j'ai pris une belle revanche sur la vie. Comme on dit, après la pluie vient le beau temps, et, en ce moment, je suis dans une période où il y a pas mal d'éclaircies, de soleil, d'amour, de confiance, de respect, d'intérêt...

H.fr : Pourquoi avoir eu envie d'écrire un livre ?

PR : J'écris depuis mes 15 ans : des nouvelles, mes journées... Un défouloir, un exutoire, chacun y voit ce qu'il veut. Une trentaine d'années plus tard, les éditions Arthaud m'ont contacté, j'ai tout de suite accepté. Chaque témoignage, chaque interview, chaque film et, finalement, chaque ligne m'a aidé à régler des problèmes existentiels. Faire bloc, c'est aussi une bouteille à la mer, lancée à mes parents adoptifs, afin de leur faire part de mon mal-être, à ma mère biologique, et un message d'espoir pour toutes les personnes qui sont mal dans leur peau, handicapées ou pas. Ce livre, c'est un peu une auto-psychanalyse sans passer par la case divan.

H.fr : En effet, ce livre est aussi une quête haletante sur la trace de vos parents biologiques… Pourquoi avoir décidé de les rechercher ?

PR : Ça n'a jamais été un leitmotiv car j'ai toujours cru qu'ils étaient morts... Jusqu'à ce que je projette de faire un tour d'Europe en solitaire, en camionnette. J'ai soudain eu l'envie irrépressible de savoir d'où je venais, à qui je ressemblais, bref, de lever le voile sur mes origines. Après avoir morflé auprès de la gente féminine, je commençais à avoir un petit succès. De vilain petit canard, me voilà devenu coureur de jupons. Mais, cet esprit vengeur ne me quittait pas. Moi, abandonné, moqué puis recalé... Pour contrôler ces émotions, il me fallait déjà les comprendre. Pour ce faire, je devais retourner à la source : la Martinique.

H.fr : Faire bloc, c'est un peu votre credo, votre ligne de conduite ?

PR : Exactement, faire bloc face à la connerie (sic), aux jugements, à l'intolérance. C'est fou de se dire qu'en 2020, on n'accepte toujours pas la différence... Et puis « le bloc », c'est aussi l'escalade.

H.fr : Quel sera votre prochain défi ?

PR : J'aimerais grimper les parois rocheuses de Zhangjiajie, le parc national chinois qui a servi de décor au film de James Cameron Avatar. Mais, étant donné la situation actuelle (l'épidémie de coronavirus), je vais peut-être éviter pour le moment. Je voudrais aussi faire de l'escalade dans le « Yosemite national park », en Californie (Etats-Unis), sur une paroi de 1 000 mètres. Mais Trump vient d'interdire le pays à tous les ressortissants européens... Alors, en attendant, j'avance dans mes projets photographiques : immortaliser des gueules cassées et des sans-abri pour leur redonner un brin de dignité. Dans un tout autre registre, je voudrais photographier des champions olympiques et paralympiques à l'aube des Jeux de Paris 2024. J'espère que la promotion de mon livre m'aidera à atteindre ces objectifs.

H.fr : Votre plus grande phobie ?

PR : Tomber amoureux. Je plaisante... (ou pas). J'ai un côté agoraphobe, curieusement, je n'aime pas être entouré de trop de personnes.

H.fr : Votre plat préféré ?

PR : En ce moment, j'adore les ramen, les nouilles chinoises. Sinon, la soupe miso japonaise, on reste dans le thème asiatique.

H.fr : Le mot que vous dites le plus souvent ?

PR : « Grobil ». C'est une expression ardéchoise qui signifie « c'est génial », extraordinaire.

H.fr : Votre surnom ?

PR : « Pipo » parce que, petit, j'étais une vraie pipelette, c'est toujours le cas d'ailleurs.

H.fr : Votre lieu de vie idéal ?

PR : La montagne, c'est silencieux et on respire mieux.

H.fr : Votre dernier fou rire ?

PR : Je rigole tout le temps donc ce n'est pas facile... Mais c'est en regardant le film Le dîner de cons que j'ai eu l'un des plus gros fous rires de ma vie.

H.fr : Le plus beau compliment qu'on vous a fait ?

PR : Un enfant trisomique m'a dit : « Un jour, je serai comme toi ». Des années après, cette phrase résonne encore en moi. Aider et donner de la force, ne serait-ce qu'à une seule personne, c'est la plus belle des victoires.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

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