Monique avance à petits pas dans son salon. À 78 ans, elle vit depuis plusieurs années avec la maladie de Parkinson. Sa marche est hésitante, comme retenue. « Parfois, j'ai l'impression que mes pieds ne m'obéissent plus », glisse-t-elle. Un matin, en se levant, elle perd l'équilibre et chute. Sans gravité immédiate. Mais depuis, une inquiétude s'est installée : « Je fais attention à tout. J'ai peur que ça recommence, mais je ne veux pas aller en Ehpad ! » Pour de nombreuses personnes, cette première chute marque aussi le début d'un parcours de fragilisation, où les limitations fonctionnelles s'installent peu à peu.
Une épidémie silencieuse
Selon un bulletin publié le 12 mars 2026 par Santé publique France, plus de 20 000 personnes âgées de plus de 65 ans sont mortes en 2024 à la suite d'une chute. À cela s'ajoutent près de 175 000 hospitalisations. Des chiffres considérables, qui font des chutes l'une des premières causes de mortalité évitable chez les seniors. Et pourtant, le phénomène reste largement sous-estimé. Parce qu'elle survient souvent à domicile, loin des regards, la chute est banalisée. Elle est encore trop souvent considérée comme une conséquence normale de l'âge. Une erreur. En France, les chutes sont la première cause d'années de vie perdues en raison d'un décès prématuré ou d'années vécues avec une incapacité, avec une augmentation chez les plus âgés, rappelle aussi le Global Burden of Disease. Autrement dit, la chute n'est pas seulement un accident : elle est déjà, en elle-même, une cause majeure de handicap. D'ailleurs, après « l'évènement », certaines personnes basculent dans une situation de handicap reconnue, avec une demande d'aides (PCH, aides techniques, aménagement du logement).
Tomber n'est pas normal
Pour les gériatres, tomber n'est jamais anodin. C'est même l'un des indicateurs les plus précoces d'un vieillissement fragilisé. Près de 30 % des plus de 65 ans chutent chaque année, et une première chute augmente fortement le risque de récidive. Derrière la perte d'équilibre, il y a rarement une cause unique. La chute est le résultat d'un faisceau de fragilités : perte de masse musculaire, troubles de la vision ou de l'audition, maladies chroniques, effets secondaires de certains traitements, difficiles à repérer en amont. Des troubles neurologiques ou cognitifs débutants peuvent aussi mettre à mal l'équilibre. « La chute est le symptôme de toutes les décompensations », observent les spécialistes. Autrement dit, elle révèle un organisme qui n'arrive plus à s'adapter. Elle peut ainsi constituer l'un des premiers signaux d'alerte d'un handicap en train de s'installer, qu'il soit moteur, sensoriel ou cognitif.
Des réponses encore insuffisantes
Face à cette progression, les pouvoirs publics ont tenté d'agir. Un plan national de prévention des chutes, lancé en 2022, visait notamment à mieux dépister les besoins des personnes âgées en activité physique et à sensibiliser les professionnels de santé. Mais malgré cette mobilisation, les résultats restent limités, les chiffres continuant d'augmenter. Depuis la pandémie de Covid-19, la situation s'est même aggravée. Les hospitalisations liées aux chutes ont progressé d'environ 20 % par rapport à 2019. La sédentarité, l'isolement et la perte de condition physique ont laissé des traces durables. En filigrane, c'est aussi la question de l'anticipation du handicap qui se pose : agir avant la chute, plutôt que réparer après. En somme, une question de prévention.
Quand la marche révèle la fragilité
Le manque d'activité physique pèse lourd. Avec l'âge, la masse musculaire diminue et, sans entretien, la perte s'accélère, fragilisant équilibre et réflexes. Moins on bouge, plus le risque de chute augmente, avec des conséquences souvent graves. Mais un autre indicateur, plus discret, intéresse de près les chercheurs, la manière de marcher. À Caen, le programme PRESAGE explore cette piste. Dirigé par Leslie Decker, professeure en sciences du mouvement humain, il part d'un constat, la marche reflète l'état du cerveau. Loin d'être automatique, elle mobilise attention, mémoire et coordination.
« Une signature motrice »
À mesure que ces fonctions déclinent, la démarche se transforme, plus lente, moins régulière, moins stable. Les chercheurs y voient une « signature motrice », capable de révéler une fragilité. « Lorsqu'elle s'accompagne de plaintes cognitives, on parle de syndrome MCR (risque cognitivo-moteur), précise la chercheuse. Ce marqueur est associé à un risque accru de déclin cognitif, mais aussi de chutes et de perte d'autonomie. » Les travaux de PRESAGE suggèrent que ces signaux apparaissent avant les premiers symptômes visibles. Un test de marche simple, actuellement évalué auprès de 750 participants, pourrait ainsi devenir un outil de dépistage précoce. À la clé, une technologie basée sur la réalité virtuelle, en cours de déploiement dans plusieurs CHU, dont Angers, Lille et Nantes. « L'enjeu est de repérer plus tôt des profils de vulnérabilités », souligne la chercheuse. Détecter ces signaux précoces, c'est aussi identifier plus tôt les situations de handicap émergent et adapter les accompagnements.
Prévenir la chute, préserver l'autonomie
Car les conséquences dépassent largement l'accident lui-même. Il y a les fractures, bien sûr, souvent lourdes - notamment du col du fémur. Mais il y a aussi la peur de retomber, la perte de confiance, le repli. Progressivement, la personne bouge moins, sort moins, s'isole. Un cercle vicieux s'installe. Moins on bouge, plus on s'affaiblit. Et plus le risque augmente. Dans certains cas, le danger vient aussi de l'incapacité à se relever. Rester au sol trop longtemps peut entraîner des complications graves comme la déshydratation, l'hypothermie ou encore une dégradation musculaire. C'est même un facteur de gravité majeur. Pourtant, une grande partie de ces chutes pourrait être évitée. Les leviers sont connus : maintenir une activité physique régulière, surveiller la vision et l'audition, adapter les traitements, sécuriser le logement. Des mesures simples, mais encore insuffisamment mises en œuvre. Ainsi, l'accès aux aides techniques et à un logement adapté reste déterminant pour prévenir la bascule vers une perte d'autonomie durable. Autant d'actions qui relèvent pleinement de la prévention du handicap lié au vieillissement et du maintien de l'autonomie à domicile.
Un signal à ne plus ignorer
La première chute agit parfois comme un révélateur. « Après ma chute dans la salle de bain, j'ai compris que mon logement n'était plus adapté, témoigne Robert, 68 ans. J'ai fait installer des barres d'appui, enlevé les tapis et amélioré l'éclairage. Aujourd'hui, je me sens plus en sécurité chez moi, et surtout plus serein dans mes déplacements. Ce sont de petits changements, mais ils ont vraiment changé mon quotidien. » Cet épisode met en lumière ce que le corps compensait jusque-là en silence. Il marque une rupture dans l'équilibre global de l'organisme, qu'il soit physique ou cognitif. Le considérer ainsi, c'est changer de regard sur le vieillissement, non plus comme une fatalité dangereuse, mais comme un processus que l'on peut anticiper. Car derrière chaque chute évitée, il y a une autonomie préservée, et parfois, tout simplement, une vie qui continue debout.
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