Ce sont des histoires qui débutent sur les bancs de la fac et qui se terminent sur ceux d'un tribunal. La veille de ses épreuves BCE (banque commune d'épreuves) d'entrée en école de commerce, A.C., une étudiante avec dyslexie-dysorthographie apprend que ses outils les plus performants lui sont refusés. Elle dispose déjà d'un ordinateur, de Word, d'un correcteur intégré, d'un tiers-temps et d'une salle séparée. Mais elle demandait davantage : l'usage de logiciels spécialisés comme Antidote ou Le Robert Correcteur - logiciels de correction assistée par ordinateur (CAO) spécialisés, entièrement dédiés à l'analyse linguistique profonde, contrairement à un traitement de texte comme Word, dont la correction est une fonctionnalité secondaire ( Dys : des logiciels proscrits aux examens). Autre requête de la jeune femme : la neutralisation des fautes d'orthographe dans la notation. Refus de l'administration. L'étudiante saisit alors le juge des référés du tribunal administratif de Paris, estimant que ces restrictions créent une rupture d'égalité entre candidats valides et candidats handicapés.
Le Conseil d'État : compenser oui, mais sans transformer l'épreuve
Dans son ordonnance du 23 avril 2026 (Décision Conseil d'État n°515053), le Conseil d'État rejette la demande. Il rappelle que les aménagements raisonnables pour les personnes handicapées doivent garantir l'égalité des chances, mais sans modifier la nature de l'épreuve. Or, selon l'institution, des logiciels comme Antidote ou Le Robert ne corrigent pas seulement l'orthographe : ils proposent aussi des améliorations syntaxiques, lexicales et stylistiques, « alors que la maitrise du langage est l'une des compétences évaluées au titre des épreuves écrites de ces concours, pour l'ensemble des candidats », précise la plus haute juridiction administrative. Dès lors, ces aides techniques risqueraient de « surcorriger » la copie, en reformulant, enrichissant le style et de ne plus évaluer une compétence centrale du concours : la maîtrise de la langue. Pour le juge, l'orthographe et la syntaxe ne sont donc pas de simples obstacles techniques liés au handicap, mais bien des compétences de sélection, au même titre que les mathématiques.
Handicap et égalité des chances : une ligne de fracture
Cette lecture interroge. Du côté des associations de personnes dyslexiques, comme les réseaux APEDYS ou la Fédération française des dys (FFDys), le discours est constant : les fautes ne relèvent pas d'un manque de maîtrise volontaire, mais d'un trouble neurodéveloppemental (TND) invalidant qui impacte durablement le traitement de l'écrit. Elles alertent régulièrement sur des épreuves qui confondent évaluation et sanction du handicap, notamment lorsque l'orthographe devient éliminatoire.
À l'inverse, la décision du Conseil d'État repose sur une autre logique : trop compenser reviendrait à avantager le candidat handicapé par rapport aux autres, en modifiant la compétence évaluée. « Malgré un cadre légal existant depuis 2006, garantissant des évaluations adaptées, leur application reste insuffisante et source de discriminations », alerte la FFDys, qui pointe notamment du doigt mise en place récente de l'outil numérique « Incluscol », application pour gérer les demandes d'aménagements d'examen de l'enseignement scolaire, « sans concertation préalable avec les représentants des personnes concernées, marque un tournant préoccupant ».
Des refus d'aménagement disparates
« Sur le terrain, de nombreux témoignages font état de refus d'aménagements pourtant prévus par les textes, d'exigences abusives de justificatifs médicaux, et d'interprétations restrictives des droits. Certaines recommandations locales vont même à l'encontre de l'esprit de la loi en conditionnant ou en limitant l'accès à des aides essentielles », poursuit le collectif. De son côté, le Défenseur des droits, dans une décision rendue le 25 mars 2026, insiste sur un point central : les dispositifs de compensation du handicap existent sur le papier, mais leur mise en œuvre est souvent insuffisante sur le terrain. Cela crée une situation paradoxale : l'État reconnaît le droit à l'aménagement, mais ne garantit pas son effectivité réelle.
Apedys, une autre association, demande à ce que la logique des aménagements en classe soit appliquée de façon constante lors des examens : « Tous les aménagements ne sont pas acceptés dans toutes les académies, nous aimerions une uniformité et avoir une liste complète et nationale des outils d'aide aux examens. Cette liste ne doit pas être une incitation à prendre davantage d'outils. Le bon outil c'est celui qui est utilisé au quotidien pour contourner des difficultés », poursuit-elle.
Tiers-temps, logiciels : des aménagements toujours sous tension
Reste une question sensible pour les candidats handicapés : jusqu'où les aménagements d'épreuves peuvent-ils aller sans être requalifiés en « aide à la performance » ? Dans ce dossier, le juge valide les dispositifs déjà accordés (temps supplémentaire, ordinateur standard) mais refuse les outils jugés trop intrusifs dans l'évaluation. Un équilibre fragile, qui place les étudiants dyslexiques face à un paradoxe : disposer de plus de temps, mais risquer d'accumuler davantage d'erreurs. Pour les futurs candidats et leurs familles, cette décision rappelle l'importance de documenter précisément les besoins de compensation, et d'anticiper les recours bien en amont des concours, car en matière de handicap et d'examens, la frontière entre compensation et modification de l'épreuve reste étroitement surveillée.
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