Sur la route nationale qui traverse Le Breuil-en-Auge, dans le Calvados, une banderole flotte au vent comme un appel au secours. On peut y lire : « Le Breuil cherche un médecin généraliste ». Autour, le bocage du pays d'Auge déroule ses vallons verts, ses pommiers et ses maisons à colombages, à mi-chemin entre Lisieux et la côte normande, à deux heures à peine de Paris. Un décor paisible que la commune espère capable de séduire un praticien en quête d'une autre vie. Les élus sont même allés jusqu'à écrire au ministère des Armées, rêvant qu'un médecin militaire se laisse convaincre par cet écrin rural. Ici pourtant, comme dans tant d'autres villages français, le dernier généraliste est parti à la retraite. Depuis, les habitants comptent les kilomètres, les délais, et parfois les renoncements.
Le handicap, obstacle supplémentaire
Pour les plus âgés, c'est déjà compliqué. Pour les personnes en situation de handicap, cela vire parfois à l'impasse voire au cauchemar. « Moi, le problème ne commence pas quand je prends rendez-vous, souffle Nathalie, 52 ans, atteinte d'une sclérose en plaques et installée dans un village au sud de l'Orne. Il commence quand je cherche un cabinet où je peux entrer ». Son ancien cardiologue avait un cabinet de plain-pied. À son départ à la retraite, elle a mis presque deux ans à retrouver un praticien accessible. « Partout, il y avait des marches, des portes trop étroites ou pas de table de consultation adaptée. » Et ce, malgré la loi Handicap de 2005 sur l'égalité des droits et des chances, censée améliorer l'accessibilité des lieux recevant du public. Vingt et un ans plus tard, de nombreux cabinets médicaux restent encore difficilement accessibles aux personnes à mobilité réduite, particulièrement dans les zones rurales où les locaux anciens compliquent les aménagements. Derrière les grandes cartes des déserts médicaux se cachent d'autres fractures, beaucoup moins visibles.
Des territoires déjà fragiles
Les médecins généralistes sont mal répartis depuis longtemps sur le territoire français. Certaines régions restent relativement bien dotées, quand d'autres, souvent rurales, manquent cruellement de praticiens. La faute à un principe de liberté d'installation qui, contrairement aux pharmacies soumises à une régulation stricte par quotas de population et licences géographiques, permet aux médecins de choisir leur lieu d'exercice sans contrainte territoriale. Cette disparité s'est lourdement accentuée sous l'effet du numerus clausus (supprimé depuis 2020) : en limitant drastiquement le nombre de professionnels formés pendant des décennies, ce système a créé une pénurie globale de praticiens, difficile encore à rattraper. Dans ce contexte de rareté, la liberté de mouvement favorise mécaniquement les zones urbaines ou les plus attractives, laissant les zones rurales et périphériques en marge d'une répartition équitable des soins.
Et depuis les années 2010, la situation s'aggrave : départs massifs à la retraite (effet papy-boom jusqu'en 2025), raréfaction des installations, difficultés à attirer de jeunes médecins. « On est dans le creux de la vague, explique Guillaume Chevillard, géographe de la santé à l'Institut de recherche et documentation en economie de la santé (Irdes) et spécialiste des déserts médicaux. Les inégalités territoriales se sont accentuées au détriment des zones rurales. Et cela va encore durer quelques années. » Le chercheur rappelle que les étudiants en médecine sont majoritairement issus des grandes villes et s'installent souvent là où ils ont grandi. Résultat : les territoires ruraux peinent à renouveler leurs médecins. Pour répondre à l'urgence, les pouvoirs publics ont multiplié les aides financières et encouragé la création de maisons de santé pluridisciplinaires. Certaines communes vont jusqu'à offrir un logement ou un local professionnel. Mais pour les personnes handicapées, la question ne se limite pas au nombre de médecins disponibles.
Des barrières invisibles avant chaque étape
« Même dans une zone correctement dotée, certaines personnes vivent déjà un désert médical », observe Sylvain Pichetti, économiste de la santé, spécialiste des questions d'accès aux soins à l'Irdes. Pour les handicaps lourds, les centres de référence sont souvent concentrés dans quelques grandes villes. Aussi certains patients parcourent plus de 200 kilomètres pour un suivi spécialisé. « Le déplacement fait déjà partie du quotidien, poursuit Sylvain Pichetti. La vraie difficulté, c'est parfois le transport, son coût, la fatigue que cela implique. » Dans les campagnes, cette réalité s'additionne au manque de médecins généralistes. Camille, mère d'un adolescent autiste dans le Cantal, a fini par déménager près de Clermont-Ferrand. « On ne trouvait plus d'orthophoniste, déplore-t-elle. On faisait une heure et demie de route pour une séance de trente minutes trois fois par semaine. Au bout d'un moment, on ne tenait plus. »
Quid des suivis médicaux spécialisés ?
Orthophonistes, ergothérapeutes, psychologues, gynécologues… ces spécialistes restent des denrées rares dans de nombreuses petites communes, alors même que certains suivis imposent plusieurs rendez-vous hebdomadaires et un suivi médical pluridisciplinaire. Et lorsque l'accès à ces soins spécialisés devient compliqué, les soins courants finissent eux aussi par être relégués au second plan. Selon une étude de l'Irdes, les personnes en situation de handicap rencontrent davantage de difficultés pour accéder aux soins dentaires et gynécologiques. Les obstacles s'accumulent : précarité, déplacements compliqués, absence d'équipements adaptés ou consultations trop courtes pour prendre en charge des situations parfois plus complexes. Le rapport souligne également qu'une partie des bénéficiaires de l'Allocation adulte handicapé (AAH) demeure moins bien couverte financièrement que les personnes percevant une pension d'invalidité, notamment pour certains soins courants parfois coûteux comme les soins dentaires.
Le handicap face aux soins du quotidien
Au-delà du manque de médecins, il y a tout ce que les statistiques peinent à mesurer. Le cabinet sans ascenseur. La table d'examen impossible à régler. Le dentiste qui refuse un patient jugé « trop compliqué ». Le podologue qui rechigne à aider quelqu'un à enlever ses chaussures. Le gynécologue peu ou pas formé aux besoins spécifiques d'une patiente autiste. « Nous n'avons quasiment aucune donnée précise sur les personnes handicapées dans les déserts médicaux », reconnaît Maude Espagnacq, démographe, spécialisée handicap et vieillissement à l'Irdes. « Mais on sait que l'accès aux soins courants est déjà compliqué indépendamment du désert médical ». Les chiffres disponibles montrent pourtant l'ampleur du sujet. En France, selon une étude de l'Irdes publiée en 2023, près de 10 millions de personnes vivent avec des limitations motrices ou organiques importantes. Les disparités territoriales sont fortes, notamment dans le Nord, l'Est ou certains départements ruraux. Et souvent, les personnes concernées finissent par renoncer à une partie de leurs soins, la charge mentale administrative et institutionnelle liée au handicap étant déjà trop lourde. « Quand vous passez votre temps à gérer votre pathologie, vous laissez tomber le reste, explique Sylvain Pichetti. Les dents, les dépistages, le suivi gynécologique passent après. »
Des soins qui demandent plus de temps
À l'hôpital de Purpan, au CHU de Toulouse, le dispositif HandiSCo tente justement de répondre à ces difficultés d'accès aux soins pour les personnes en situation de handicap complexe. « Nos patients présentent des troubles de la communication ou des 'comportements-défis' qui peuvent déstabiliser les soignants, explique le Dr Perrine Ernoult, gynécologue et coordinatrice du dispositif. Pourtant, ces réactions sont souvent une manière d'exprimer une angoisse ou une douleur ». Ici, chaque consultation se prépare longtemps à l'avance : photos des lieux, adaptation de la lumière et réduction du bruit, anticipation des gestes médicaux... « Il faut parfois plusieurs rendez-vous avant même de pouvoir réaliser un soin ». Cette habituation progressive est essentielle pour instaurer la confiance et diminuer l'angoisse, souligne la spécialiste. Mes consultations durent au minimum une heure. » Une réalité difficilement compatible avec des professionnels déjà débordés, particulièrement dans les territoires sous-dotés. Chez certains patients, accéder à des soins courants suppose davantage de temps, de coordination et d'adaptations que le système médical peine encore à offrir. Côté gynéco, le dispositif Handigynéco, une démarche nationale visant à favoriser l'accès aux soins gynécologiques des femmes en situation de handicap accueillies en établissements médico-sociaux, grâce à l'intervention de sage-femmes formées qui se déplacent directement sur place pour proposer des consultations adaptées et des ateliers de sensibilisation, propose également des « consultations blanches » (Gynéco : comment accueillir une patiente handicapée?).
Les limites de la télémédecine
Pendant la pandémie, les téléconsultations ont permis de maintenir certains suivis médicaux. Mais là encore, tout dépend des situations. « Pour des patients fragiles déjà bien identifiés, la téléconsultation a aidé, note Maude Espagnacq. Mais on ne fait pas un examen dermatologique sérieux ou un soin dentaire à distance. » Dans plusieurs territoires, les pharmaciens ou infirmiers prennent désormais le relais pour certains actes comme la vaccination, le renouvellement d'ordonnance ou encore les certificats simples. Une évolution jugée nécessaire par beaucoup de professionnels. Reste une question explosive : faut-il réguler l'installation des médecins, comme cela existe déjà pour les infirmiers ou les kinés ? Le débat revient régulièrement.
Des initiatives qui émergent
En parallèle, certains territoires tentent d'inventer des solutions plus concrètes. À Nevers, dans la Nièvre, le dispositif des « Flying Doctors » fait venir par avion des spécialistes depuis Dijon afin d'assurer des consultations hospitalières dans une zone en pénurie médicale. Des outils numériques cherchent aussi à mieux orienter les patients vers des professionnels accessibles ou sensibilisés au handicap, comme la plateforme HandiConnect, destinée aux soignants, ou Téoùdoc, qui aide à coordonner les parcours de soins et les acteurs de santé sur certains territoires, notamment pour les patients ayant besoin d'un suivi complexe. Car l'enjeu n'est plus seulement d'augmenter le nombre de médecins. Il s'agit aussi de rendre le parcours de soin réellement adapté aux patients les plus fragiles, depuis le transport jusqu'à la porte du cabinet.
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