Jean, 62 ans, menait une vie active lorsqu'il a été victime d'un accident vasculaire cérébral (AVC). « Je ne sentais rien, aucun signe. Je pensais être en bonne santé. » Hospitalisé en urgence, il découvre alors une hypertension sévère, jamais diagnostiquée. Aujourd'hui, il vit avec des séquelles motrices. « J'ai dû réapprendre à marcher. Ce qui me choque le plus, c'est que ça aurait pu être évité avec un simple suivi. » Son cas n'a rien d'isolé. « En France, près de 16 millions d'adultes vivent avec une hypertension, dont 5 millions sans le savoir », alerte l'Alliance hypertension France, créée par la Fondation de recherche sur l'hypertension artérielle (FRHTA), le Comité français de lutte contre l'hypertension artérielle (CFLHTA) et la Société française d'hypertension artérielle (SFHAT). En effet, l'hypertension ne fait pas de bruit. Elle ne provoque généralement ni douleur ni symptôme identifiable. Pourtant, dans l'ombre, la pression artérielle élevée fragilise peu à peu l'ensemble de l'organisme. Les artères se rigidifient, le cœur se fatigue, les organes sont moins bien irrigués. Chez les personnes en situation de handicap, les facteurs de risque sont souvent renforcés. La sédentarité, les difficultés d'accès aux soins ou encore certaines maladies associées favorisent l'apparition de l'hypertension.
Un tiers des AVC et des infarctus avec une tension « normale »
L'Organisation mondiale de la santé (OMS) fixe toujours le diagnostic à partir de 140/90 mmHg, ce qui correspond à une pression trop élevée dans les vaisseaux sanguins, taux qui doivent être confirmés à plusieurs reprises. Les cardiologues européens maintiennent ce seuil, tout en faisant évoluer la lecture du risque : « L'hypertension reste définie par une pression artérielle supérieure ou égale à 140/90 mmHg, mais une pression comprise entre 120 et 139 mmHg correspond désormais à une élévation qui doit alerter ». Le danger ne commence donc pas à 140. Il s'installe bien avant.
Les études publiées dans The Lancet et European Heart Journal confirment cette vision. Même une élévation modérée augmente déjà le risque d'accident vasculaire cérébral (AVC) ou d'infarctus. Un tiers de ces accidents surviennent chez des personnes dont la tension était inférieure à 140 mmHg, donc longtemps considérée comme normale.
L'AVC, un handicap souvent soudain
L'hypertension est le premier facteur de risque d'AVC, première cause de handicap acquis chez l'adulte. Ce basculement est souvent soudain. En quelques minutes seulement, une personne autonome peut perdre l'usage d'un bras, d'une jambe, la capacité de parler ou même de comprendre. Les séquelles varient, mais elles sont souvent lourdes. « Mon AVC m'a obligé à une reconversion professionnelle », regrette Fabien, 50 ans, ancien peintre en bâtiment. Derrière ces trajectoires, une réalité plus discrète affleure, lorsqu'elle est repérée et suivie, l'hypertension laisse davantage de marge pour prévenir ces basculements.
17 mai : faire du dépistage un réflexe collectif
Dans ce contexte, la Journée mondiale de l'hypertension prend une résonance particulière. Chaque année, elle remet en lumière une réalité persistante, celle d'une maladie fréquente, connue, mais encore insuffisamment repérée. En 2026, l'Alliance hypertension France mise sur une approche concrète, presque intime, en s'appuyant sur le lien entre proches avec la campagne « AGIR en duo : dépister son HTA et celle d'un proche ». L'objectif ? Faire du dépistage un réflexe partagé. « Avec « Agir en duo », je souhaite soutenir la volonté des pouvoirs publics de faire de la prévention une grande cause nationale, indique le Pr Xavier Girerd, hypertensiologue à l'Institut de cardiologie de La Pitié-Salpêtrière (AP-HP), président de l'Alliance hypertension France. La première étape de la prévention cardiovasculaire reste le dépistage. » Le principe repose sur une logique de transmission : chacun mesure sa tension, puis invite un proche à faire de même, amorçant ainsi une chaîne pensée pour atteindre ceux qui échappent encore au suivi médical. Autour du 17 mai, cette mobilisation se déploie aussi sur tout le territoire, avec des dépistages en pharmacie, actions locales et des opérations de sensibilisation.
Le dépistage, un levier encore insuffisamment utilisé
Parce qu'elle évolue sans symptôme, l'hypertension échappe encore trop souvent au diagnostic. Une simple mesure peut pourtant suffire à l'identifier, à condition d'être répétée et correctement interprétée. La tension varie selon les moments de la journée, le stress ou l'environnement médical. Certaines personnes présentent une élévation uniquement en consultation, d'autres une hypertension masquée. L'automesure à domicile est donc encouragée par les recommandations, notamment par l'Assurance maladie pour obtenir une vision plus fidèle de la tension au quotidien. Mais identifier une hypertension ne suffit pas toujours. Le suivi dans la durée reste un défi. Pour le Pr Xavier Girerd, l'observance des traitements constitue « un enjeu majeur de santé publique », avec des conséquences parfois lourdes lorsque le suivi se relâche. Pour les personnes handicapées, cet enjeu suppose adaptations concrètes et accompagnement. Armelle, 48 ans, en situation de handicap moteur, a appris à intégrer ce geste dans son quotidien. « Au début, j'avais peur de mal utiliser l'appareil, avoue-t-elle. Mais aujourd'hui, c'est devenu un réflexe et je me sens plus en sécurité. »
Un impact diffus sur l'ensemble de l'organisme
Réduire l'hypertension à son seul lien avec l'AVC serait une erreur. Avec l'âge, elle devient de plus en plus fréquente, touchant plus d'une personne sur deux de 65 à 74 ans. Une évolution qui recoupe celle du handicap, lui aussi plus présent avec les années. Ses effets ne se limitent pas aux accidents brutaux. Ils s'installent progressivement en affectant plusieurs fonctions essentielles. Même en l'absence d'AVC identifié, l'hypertension peut entraîner des atteintes diffuses comme des troubles de la mémoire, une diminution de l'attention ou un ralentissement des capacités cognitives. Un déclin discret qui contribue à une perte d'autonomie parfois sous-estimée. Les reins peuvent également être touchés, jusqu'à une insuffisance rénale chronique nécessitant une prise en charge lourde. La vision peut aussi se dégrader en raison de lésions des petits vaisseaux oculaires.
Des conséquences durables, avec un tournant à la ménopause
Au fil du temps, l'hypertension redessine les contours du handicap. Moteur, cognitif, sensoriel ou fonctionnel, il prend des formes multiples, souvent issues de cette progression silencieuse. Chez les femmes, la ménopause constitue un moment charnière. La baisse des œstrogènes, au rôle protecteur, entraîne une hausse progressive de la pression artérielle. Avant 50 ans, les femmes sont globalement moins touchées que les hommes. Après la ménopause, le risque rejoint celui des hommes, puis le dépasse. Les artères deviennent plus rigides, la régulation de la pression est moins efficace. Ce phénomène reste encore sous-estimé, alors même qu'il justifie une vigilance accrue à cette période de la vie.
Hygiène de vie, un traitement à part entière
La prise en charge de l'hypertension ne repose pas uniquement sur les médicaments. Les habitudes de vie jouent un rôle déterminant, parfois avec un effet comparable à celui d'un traitement. L'activité physique régulière permet de réduire significativement la pression artérielle. Pour les personnes handicapées, elle doit être adaptée, mais reste un levier essentiel, à condition d'être accompagnée. L'alimentation constitue un autre pilier. Réduire le sel, privilégier les fruits et légumes, un régime « MIND » pour « Méditerranéen » et « DASH » (Mediterranean-DASH intervention for neurodegenerative delay), limiter les produits transformés contribuent à stabiliser la tension. Côté alcool, les recommandations préconisent de ne pas dépasser deux verres par jour pour les hommes et un pour les femmes, afin de limiter le risque d'hypertension. Autre levier essentiel, souvent sous-estimé, l'arrêt du tabac. Même si le tabac n'est pas directement responsable de l'hypertension chronique, il abîme les artères, augmente le risque cardiovasculaire et potentialise les effets délétères d'une tension élevée. Chez les personnes hypertendues, le tabagisme accroît fortement le risque d'infarctus et d'accident vasculaire cérébral.
Un défi de santé publique et d'inclusion
Malgré les avancées scientifiques, l'hypertension reste insuffisamment contrôlée. Les sociétés savantes appellent à changer d'échelle, dépister plus tôt, suivre plus régulièrement, impliquer davantage les patients. Pour les personnes handicapées, cet enjeu suppose aussi de lever des obstacles concrets et d'adapter les parcours de soins. Dans le même temps, la prise en charge évolue. Suivi à domicile, outils numériques et ajustement plus fin des traitements dessinent peu à peu une médecine plus attentive aux singularités. Il ne s'agit plus seulement de corriger une valeur, mais d'accompagner des trajectoires, des rythmes, des vulnérabilités. Reste alors une question, presque en filigrane. À qui profitera réellement cette médecine plus personnalisée, et dans quelles conditions ? Car l'enjeu n'est peut-être plus seulement de mieux soigner, mais de faire en sorte que ces progrès ne laissent personne à distance.
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