Législatives 2022 : où sont les candidats handicapés?

Seule une poignée de candidats en situation de handicap est en lice pour les législatives 2022. Trop peu pour porter la voix des millions de citoyens concernés? Entre préjugés, obstacles et autocensure, ils entendent pourtant faire bouger les lignes.

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12 et 19 juin 2022, direction les urnes pour élire nos députés pour les cinq prochaines années. 577 sièges à pourvoir pour 6 293 candidats en lice ! Combien seront occupés par une personne en situation de handicap ? Quelle représentativité pour des millions de Français ? En mai 2022, APF France handicap braque les projecteurs sur les 23 millions de citoyens impactés par le handicap (12 millions plus 11 millions de proches), via sa campagne #23MillionsDeVoix. L'objectif est d'inciter les députés à s'engager « pour que la politique du handicap soit une vraie priorité de ce nouveau quinquennat ». Mais qui de mieux pour porter ce message que des femmes et hommes politiques directement concernés, agissant comme de véritables pionniers pour dépoussiérer une sphère politique pas vraiment inclusive ? Pour le moment, il n'y a pas foule parmi les postulants, tout du moins ceux en situation de handicap visible... et parfois revendiqué ! Sur le dernier mandat, un seul député est « manifestement » porteur d'un handicap ; des « invisibles », il y en a sûrement mais on ne sait pas, il se murmure que l'un serait autiste, l'autre malentendant.

Une poignée de candidats

En 2022, des militants ont donc décidé de partir au « combat »... Une poignée. La plupart pour la première fois. A 53 ans, Thierry Lolleriou, victime d'un grave accident de la route à 24 ans, est candidat pour Reconquête ! dans la 5e circonscription du Finistère.  Sébastien Peytavie, en fauteuil roulant depuis l'âge de trois ans, champion de France de rugby fauteuil, milite sous l'étiquette NUPES en Dordogne. Souffrant d'un glaucome congénital, José Beaurain est quant à lui sur la liste du RN (Rassemblement national) de la 4ème circonscription de l'Aisne. Deza Nguembock, qui se définit comme une « entrepreneure sociale engagée », se présente en indépendante à Paris. C'est aussi dans la Capitale que Yanis Bacha compte faire ses preuves au sein de la majorité présidentielle ; il a un temps travaillé au sein du cabinet de Sophie Cluzel, ex-secrétaire d'Etat au Handicap. Nicolas Karasiewicz postule, quant à lui, dans le Nord ; cet homme de communication est déficient visuel, tout comme son suppléant Guillaume Delacher. Leur credo de campagne n'a pas été choisi au hasard : « Une nouvelle vision du territoire ». Quant à Virginie Cronier, déjà conseillère municipale à Caen, elle a franchi un nouveau cap ; à 43 ans, celle qui préside l'Association des élus sourds de France se présente dans le Calvados sous la bannière Alliance centriste. Pour la « seule candidate sourde » à ces législatives, « la représentation du handicap au sein de l'hémicycle est une priorité ». Enfin, pour un autre, ce sera peut-être un nouveau mandat, dans l'Ain ; Damien Abad pour ne pas le nommer, ex-député LR, fait désormais partie du gouvernement Borne en tant que ministre chargé des Solidarités, de l'Autonomie et... des Personnes handicapées (article en lien ci-dessous). Bon, et qui d'autre ? Bah...

Un parcours d'obstacles

Proportionnellement, le compte n'est pas bon. Alors pourquoi une telle désertion ? Pour Matthieu Annereau, malvoyant, encore député suppléant pour quelques jours mais qui a choisi de ne pas se représenter, l'autocensure -je ne me sens pas légitime, pas prêt, pas compétent- peut expliquer ces réticences même si elle serait aujourd'hui en partie « levée ». Le problème viendrait donc d'ailleurs... Celui qui milite ardemment pour l'accès des citoyens en situation de handicap à la vie politique confie les mots que le Président de la République lui a glissés à l'oreille lors de la CNH (Conférence nationale du handicap) en février 2020 : « Les partis sont trop lents à bouger sur cet enjeu de la représentativité ».  

Certains candidats déplorent en effet un parcours semé d'embûches pour se faire une place dans la vie politique. « Une barrière de préjugés », selon Yanis Bacha, même s'il dit avoir la « chance d'être dans la majorité présidentielle qui a ouvert des postes clés aux personnes handicapées, creusant ainsi des sillons qui vont leur permettre de s'engager ». Vision moins optimiste pour Nicolas Karasiewicz qui a « l'impression que les partis actuels, qu'ils soient traditionnels ou récents, n'ont pas cette réelle volonté de soutenir des candidatures comme la sienne ». C'est ce constat qui lui a « donné envie de porter une voix politique différente ». A ces réticences, s'ajoutent certains obstacles pratiques. La cécité de Nicolas n'a pas facilité les choses tout au long de sa campagne : valider des supports visuels, gérer les formalités de la préfecture, gérer les actions de terrain, mobiliser des bénévoles... Pour « mener à bien ce projet », il donc dû faire appel à une « équipe », un soutien qu'il juge « précieux, avec une belle dynamique positive ». Pour Virginie Cronier, c'est aussi la croix et la bannière pour trouver un interprète en LSF (Langue des signes française) ou encore obtenir un budget dédié auprès de la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées). Une autre raison de ce désamour serait le déficit de compensation du handicap dans le cadre de l'exercice du mandat électoral. « Aujourd'hui, peu de choses sont prévues pour compenser le handicap d'un élu, observe Nicolas Karasiewicz. Il ou elle est obligé de mettre en place des solutions alternatives qui impliquent très souvent la sphère privée, et cela peut être un véritable frein à leur engagement politique. »

Et avec un quota ?

La contrainte serait-elle alors la seule solution pour faire bouger les lignes ? Via l'APHPP (Association nationale pour la prise en compte du handicap dans les politiques publiques et privées), son président Matthieu Annereau défend depuis longtemps l'idée d'un quota de candidats handicapés sur les listes électorales comme cela a été instauré par la loi pour la parité femme/homme -obligatoire depuis 2020 pour les élections régionales, municipales, sénatoriales et européennes mais seulement incitative pour les législatives- ou en entreprise avec le fameux taux d'emploi de 6 %. Certains candidats y sont favorables, d'autres pas. Ou alors de manière « transitoire », comme Nicolas Karasiewicz, afin de « permettre une réelle prise de conscience au sein des partis politiques ». « On remarque souvent que, pendant les campagnes, beaucoup prétendent prendre en compte la question du handicap mais très peu transforment cette intention de manière concrète sur le terrain. De nombreuses personnes en situation de handicap s'investissent, notamment durant la Présidentielle, mais elles ne sont mises en avant que pour arranger tout le monde, explique-t-il. Il n'y a donc pas de prise de conscience sur ce sujet de la part de l'Assemblée nationale. » Yanis Bacha se dit, quant à lui, « partagé » et espère avoir été investi « pour ses compétences ».

Sortir du carcan du handicap ?

Et une fois élus ? Vont-ils prêcher pour leur chapelle ou au contraire sortir de ce carcan ? Nicolas Karasiewicz, c'est clair, refuse d'être assigné à la question du handicap mais il va pourtant en nourrir sa démarche ; l'un des fils conducteurs de son programme s'appelle l'Innovation inversée. L'idée, en partant du handicap, est « de proposer des politiques publiques universelles en termes de mobilité, de transition écologique, d'éducation, de santé et bien plus encore ». Virginie Cronier milite à son tour pour que « la parole des sourds, et plus largement des personnes handicapées, soit présente dans le débat démocratique ». Mais pas que... Si elle promeut les « valeurs de la démocratie inclusive », elle entend « représenter tous les Français » dans un pays qui traverse de « graves et multiples crises ». « Naturellement animée par les questions de justice sociale », Deza Nguembock, dit avoir « choisi d'aborder cette campagne par le biais de l'accessibilité universelle et l'accompagnement humain face aux obstacles du quotidien : une démarche administrative, un accident de la vie, une violence… ». Le dada de Yanis Bacha, c'est le sport mais il compte « évidemment apporter son expertise sur le handicap » et, via son propre parcours -il est en fauteuil roulant-, « porter la voix de la France humiliée dans un écosystème politique où celle d'une partie des Français n'est pas entendue ». Cependant, pour lui, la prise en compte du handicap doit surtout être « transversale » et « mise dans le pot commun ». Serait-ce la morale de cette histoire ? Viendra alors ce jour où l'on cessera de comptabiliser les députés en situation de handicap parce que tous se seront saisis de cette question ; la quête de la représentativité ne sera alors plus une croisade...

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