Handicap.fr : Au lendemain de la validation - presque intégrale - de la loi d'urgence agricole par le Conseil constitutionnel, réintroduisant deux insecticides, quel est votre premier ressenti ? Vous attendiez-vous à cette issue ?
Sabine Grataloup : Ce n'est pas vraiment une surprise, même si nous gardons toujours l'espoir d'une prise de conscience de nos élus, d'un sursaut face aux manœuvres des lobbies. Ces derniers mois ont toutefois montré une très grande perméabilité de certains groupes politiques, au Sénat comme à l'Assemblée nationale, face aux intérêts économiques d'une poignée d'acteurs. Nous avons assisté à des prises de position très hypocrites, mettant en avant une soi-disant « souveraineté », alors qu'il s'agissait surtout de protéger les intérêts à l'export de quelques coopératives et agro-industriels.
Jouer ainsi sur les mots est volontaire : ils misent sur le fait que l'on comprenne « autonomie alimentaire », alors qu'il ne s'agit absolument pas de nourrir la population. Le chef étoilé Jacques Marcon a d'ailleurs réagi en envoyant à la ministre de l'Agriculture un poème intitulé « Souveraineté », pour illustrer cette hypocrisie.
H.fr : Vous vous êtes fortement mobilisée, aux côtés de nombreuses associations, contre ce texte. Comment avez-vous vécu ce vote ?
SG : Je me suis effectivement beaucoup impliquée, notamment à travers la troisième pétition déposée sur le site de l'Assemblée nationale, qui a rapidement dépassé les 135 000 signatures. Il fallait faire vite, car la commission concernée avait décidé de classer la deuxième pétition, après la première qui avait rassemblé plus de deux millions de signatures. J'ai pris du recul au moment du vote, car j'étais en déplacement professionnel dans des régions isolées. C'est l'un des avantages de mon métier de tour-opératrice de voyages à cheval : cela me permet de me distancer et de me ressourcer en pleine nature.J'ai donc été relativement préservée de l'agitation et de la colère, même si je les ai bien perçues à travers les nombreux messages qui m'étaient envoyés. J'ai rarement reçu autant de messages de personnes aussi excédées par la mauvaise foi des élus ayant voté cette loi. On sent une grande exaspération face au fait que la santé et l'avenir de nos enfants soient bafoués aussi ouvertement.
J'ai donc été relativement préservée de l'agitation et de la colère, même si je les ai bien perçues à travers les nombreux messages qui m'étaient envoyés. J'ai rarement reçu autant de messages de personnes aussi excédées par la mauvaise foi des élus ayant voté cette loi. On sent une grande exaspération face au fait que la santé et l'avenir de nos enfants soient bafoués aussi ouvertement.
H.fr : Selon vous, quels sont les principaux risques que cette loi fait peser sur la santé publique et l'environnement ?
SG : Ils sont tellement nombreux ! Il y a bien sûr la possibilité de réintroduire deux insecticides dont on a beaucoup parlé, notamment l'acétamipride. Mais le diable est dans les détails : cette loi acte de nombreux reculs qui touchent à des besoins fondamentaux de la population. Le partage de l'eau est un point essentiel. La priorité sera donnée à l'irrigation, essentiellement pour le maïs, avec la possibilité de pomper dans les nappes phréatiques afin de remplir des réserves. Cela signifie que les nappes phréatiques pourraient être artificiellement abaissées en été, mettant en danger l'approvisionnement en eau potable, mais aussi celui des autres secteurs agricoles qui n'ont pas accès à cette irrigation, ou encore les moyens mobilisés pour lutter contre les incendies.
On touche là à des besoins fondamentaux : l'accès à l'eau potable et l'autonomie alimentaire, puisque l'on privilégie le maïs, qui n'est pas destiné à l'alimentation humaine, au détriment d'autres cultures, comme le maraîchage, par exemple.
H.fr : La réintroduction de certains produits phytosanitaires était au cœur de votre combat. Pourquoi estimez-vous que ces substances demeurent particulièrement préoccupantes ?
SG : L'un des points les plus problématiques de cette loi est la possibilité de réintroduire deux insecticides dont l'un, l'acétamipride, appartient à la famille des néonicotinoïdes. Ils sont particulièrement préoccupants au regard des risques évoqués pour le système nerveux, le développement cérébral et les pollinisateurs. Ces substances peuvent également contaminer l'eau. On a notamment retrouvé de l'acétamipride dans l'eau de pluie. C'est clairement, à mes yeux, une menace systémique pour notre eau potable. Je ne comprends pas que des élus puissent sacrifier à ce point l'intérêt général au profit de quelques opérateurs qui ne répondent pas à un besoin alimentaire essentiel.
H.fr : Cette adoption ravive-t-elle chez vous le souvenir des années de combat judiciaire et des démarches entreprises pour faire reconnaître les conséquences sanitaires de l'exposition aux pesticides ?
SG : Bien sûr. Je me suis mobilisée tout simplement parce que je ne peux pas faire autrement. C'est viscéral. Notre famille a traversé des épreuves très dures avec le parcours médical de notre fils Théo, dont les malformations ont été officiellement reconnues comme étant en lien avec son exposition au glyphosate in utero (Les parents de Théo, trachéotomisé, attaquent Monsanto). C'est mon devoir de citoyenne de tout faire pour que cela n'arrive pas à d'autres.
De nombreuses victimes des pesticides et leurs familles se sont d'ailleurs mobilisées. Nous sommes tous entrés en contact alors que nous étions très isolés. C'est aussi l'une des conséquences de l'outrance du sénateur Laurent Duplomb et de ses soutiens. Je pense à Laure Marivain, qui a perdu sa fille Emmy, dont la leucémie a été reconnue en lien avec les pesticides, aux membres du collectif de soutien aux victimes des pesticides, à Cancer Colère, aux médecins d'Alerte médicale pesticides et perturbateurs endoctriniens (AMLP)… Toutes ces personnes voient et ressentent chaque jour les dégâts des pesticides. Pour nous, c'est très concret. Ce n'est pas une posture politique !
H.fr : Quelles pourraient être, selon vous, les conséquences de cette loi pour les personnes en situation de handicap, les familles concernées ou celles qui pourraient l'être à l'avenir ?
SG : La conséquence directe, c'est qu'il va y avoir des enfants qui vont naître avec des problèmes de développement cérébral. C'est une certitude. J'emploie volontairement le présent. Quand on applique une probabilité de développer une pathologie, même si elle paraît faible, à une population très largement exposée via l'eau potable, l'air que nous respirons et les résidus présents dans l'alimentation, cela peut forcément toucher des enfants qui vont naître. On parle de vrais enfants, de vraies familles qui vont souffrir à 100 %. C'est cela, l'impact d'une substance toxique à laquelle nos élus décident de nous exposer.
Au-delà de ces conséquences directes, cette loi marque une inversion grave des priorités. C'est l'une des premières fois, à mes yeux, que l'intérêt général est bafoué aussi ouvertement au profit de quelques groupes et coopératives. On touche là au cœur de notre système démocratique, qui repose sur la confiance accordée aux élus par les citoyens pour qu'ils les protègent. C'est le deuxième article de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui est menacé : la « conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression ». Notre sûreté sanitaire n'est clairement plus garantie et cette loi crée un précédent très dangereux.
H.fr : Pensez-vous que les décideurs publics prennent suffisamment en compte les conséquences à long terme de l'exposition aux pesticides, notamment en matière de santé et de handicap ?
SG : Absolument pas. On assiste là encore à une grande hypocrisie : ils ne peuvent plus dire qu'ils ne savaient pas. Les scientifiques et les médecins alertent depuis des années ! Et pourtant, ils continuent à prendre des décisions qui, selon moi, vont générer davantage de cancers, de malformations et de handicaps, en toute connaissance de cause. Ils comptent sur la difficulté à établir un lien entre une exposition aux pesticides et un cas individuel de cancer, par exemple.
Ils espèrent que cette dilution de la responsabilité leur permettra de ne pas être inquiétés par les futures victimes, qui pèsent bien peu face aux arguments financiers de certains des plus grands groupes industriels européens. C'est une rupture grave de confiance entre la population et ses élus. Mais je suis persuadée que nous allons bientôt voir des actions en justice menées par des familles ou des associations de malades contre ces décideurs et ceux qui ont manœuvré pour augmenter l'exposition de la population à ces pesticides toxiques. L'impunité ne durera qu'un temps.
H.fr : Après le vote et la décision du Conseil constitutionnel du 14 août 2026, quels recours restent encore possibles pour les associations et les citoyens ? Envisagez-vous de nouvelles actions ou de nouvelles pétitions ?
SG : Les pétitions sur le site de l'Assemblée nationale sont toujours en ligne, je vous invite à continuer à les signer. Même si le gouvernement et les députés ont montré le peu de cas qu'ils en faisaient, elles sont essentielles pour témoigner de votre engagement en tant que citoyens contre les pesticides. A la rentrée, plusieurs mobilisations sont prévues, en particulier le 3 octobre 2026 devant une usine de pesticides. Soutenez et rejoignez ces mobilisations.
H.fr : Quel message souhaitez-vous adresser aux familles qui s'inquiètent des conséquences sanitaires de cette loi et aux personnes déjà concernées par ces problématiques ?
SG : Mangez bio ! C'est le seul moyen de limiter les pesticides dans votre alimentation et, si vous choisissez du bio français, dans votre eau. Nos agriculteurs bio luttent chaque jour pour nous offrir des produits sains et bons, tout en protégeant notre environnement. Ils ne sont pas récompensés à la hauteur des services qu'ils rendent à la collectivité, car ils doivent faire face à l'énorme puissance économique des fabricants de pesticides et des coopératives qui les vendent.
Soutenez-les. Cherchez les producteurs bio près de chez vous sur l'annuaire de l'Agence Bio. Allez acheter directement chez eux. Ils organisent souvent de petits marchés sur leurs exploitations avec d'autres producteurs voisins. Vous ferez de très belles rencontres, vous protégerez votre eau potable et votre santé, et vous ne paierez pas forcément plus cher puisque vous économiserez les frais de transport et de distribution.
« Parlez plus fort qu'eux ! »
H.fr : Malgré cette adoption et la décision du Conseil constitutionnel, qu'est-ce qui vous donne aujourd'hui la force de poursuivre votre engagement ? Quel message souhaitez-vous adresser aux parlementaires et aux citoyens ?
SG : Nous sommes des parents et des victimes qui se battent pour que cela n'arrive pas aux autres. Cela nous donne une énergie incroyable. Nous nous soutenons mutuellement : quand l'un de nous se décourage, les autres prennent le relais. Aux citoyens, je voudrais dire que nous sommes de plus en plus nombreux. Faites entendre votre voix ! Les relais pro-pesticides sont bruyants sur les réseaux sociaux parce qu'ils sont soutenus par des intérêts économiques très puissants. Parlez plus fort qu'eux !
Un autre point important est d'alerter les élus des partis pour lesquels vous votez, qu'ils soient de gauche ou de droite, surtout s'ils ont voté cette loi d'urgence agricole, que nous considérons comme une nouvelle déclinaison de la loi Duplomb. Dites-leur que, pour vous aussi, vos enfants passent avant les producteurs de betteraves. Interpellez-les lors des meetings : il va y en avoir beaucoup pendant la campagne présidentielle. S'ils voient que leurs électeurs sont sensibles à ce sujet, ils sortiront peut-être de leurs postures néfastes. La santé de nos enfants, l'avenir de notre eau potable et la pérennité d'une agriculture biologique durable, garante de notre autonomie alimentaire, doivent faire l'objet d'une union sacrée transpartisane.
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