Thomas, 16 ans : parcours d'un élève extra-ordinaire

Thomas Mordant est atteint de la maladie des os de verre. Ce qui ne l'a pas empêché de suivre une scolarité en milieu ordinaire, de décrocher son Bac S à 14 ans avec 18,97 de moyenne et de préparer le concours d'entrée à Normale Sup...

2 avril 2015 • Par

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Handicap.fr : Vous avez aujourd'hui 16 ans. Quel impact votre handicap, également appelé «ostéogenèse imparfaite»,  a-t-il eu sur votre scolarité ?
Thomas Mordant : Un impact énorme puisque j'ai une forme très sévère et suis en corset et en fauteuil roulant électrique. Je me fatigue très vite et ne peux aller en cours que le matin. Depuis la fin du primaire, je poursuis l'après-midi à la maison mais en position allongée. Et comme, depuis quelques années, je ne suis plus capable d'écrire, j'ai besoin en permanence de la présence d'un auxiliaire qualifié.

H.fr : Pourquoi précisez-vous «qualifié» ?
TM : Parce qu'en prépa math, il vaut mieux qu'il comprenne.

H.fr : C'est en effet une autre de vos «particularités», une certaine «précocité»…
TM : Oui. J'ai sauté le CM2, la 5e et la seconde. En 2011, j'ai participé au Concours intégral (QCM en math) et suis arrivé premier devant 25 000 élèves, avec un sans-faute. Et puis, en 2013, j'ai obtenu 18,97 de moyenne générale au Bac S. J'avais 14 ans et demi. Actuellement, j'ai 16 ans et suis en Maths Spé au lycée Hoche de Versailles. Je prépare les concours des Écoles normales supérieures en avril.

H.fr : Le problème des AVS, c'est qu'ils n'ont souvent pas fait de longues études…
TM : Oui, et cela devient compliqué dès le lycée, surtout en S. Même s'ils ne sont pas censés aider, il faut tout de même qu'ils soient en mesure de prendre des notes, par exemple lorsque je dicte une formule. Alors mes parents ont dû se débrouiller par eux-mêmes pour trouver les bonnes personnes. Cette année, je suis accompagné par une professeure en retraite et un ancien polytechnicien. Longtemps, je me suis aussi fait accompagner par «Votre école chez vous», un dispositif qui propose de l'enseignement à domicile jusqu'en terminale. Mes parents me donnent parfois un coup de main car ils sont polytechniciens ; ma maman ne travaille pas pour s'occuper de moi et de mon frère de 15 ans. Mais, le jour de l'examen, je suis le seul à devoir assurer !

H.fr : Vous avez toujours suivi une scolarité en milieu ordinaire ?
TM : Oui, à aucun moment je ne suis allé en établissement spécialisé. Évidemment, à cause des multiples opérations pour solidifier mes os, à l'époque où la maladie évoluait rapidement, en primaire, j'ai passé du temps à l'hôpital et trois semaines chaque été en Bretagne, près du centre de Kerpape où j'étais accueilli pour ma rééducation. Mes parents louaient une maison à proximité ; après mes séances, nous partions en famille faire d'autres activités. Et puis, au bout de 5 ans, nous avons eu envie de voir d'autres horizons…

H.fr : Durant toutes ces années, vous n'avez jamais rencontré d'obstacles ?
TM : Ah si, bien sûr. En 2008, l'entrée en 6e a été un peu compliquée car il fallait trouver un établissement adapté. La plupart des collèges de secteur étaient inaccessibles ; seul l'un d'entre eux avait un ascenseur mais on a répondu à mes parents qu'il était réservé aux professeurs ! Alors, évidemment, nous étions assez fâchés. Comme aucun collège public ne pouvait ou ne voulait m'accueillir, nous avons opté pour le privé mais ce n'était pas un choix délibéré. Pour la prépa, je suis de nouveau dans un établissement public.

H.fr : Cette réponse était sidérante. Vous n'avez pas eu envie de vous battre ?
TM : En fait, mes parents voulaient surtout que je fasse ma scolarité dans de bonnes conditions, ils avaient envie de partir sur de bonnes bases et ont préféré choisir un endroit qui avait vraiment envie de m'accueillir. Apprendre, c'est ma passion, alors ma priorité c'était de me sentir à l'aise.

H.fr : Parce que le milieu enseignant était lui aussi réticent ?
TM : Ponctuellement. J'ai eu des professeurs exceptionnels mais, dans les petites classes, j'ai aussi entendu : « Il y a des endroits pour des élèves comme toi… ». Comme moi ? Je savais lire à trois ans ; une maîtresse de maternelle a pourtant dit à mes parents : « Même les singes peuvent apprendre à lire ! ».

H.fr : Mais comment expliquer de telles réflexions ?
TM : Parce que comme j'étais lourdement handicapé, certains enseignants s'imaginaient que j'avais aussi un handicap mental. Un amalgame assez fréquent qui peut expliquer ce rejet global. On a même dit à ma mère : « Vous n'avez pas fait le deuil du handicap physique alors vous n'êtes pas en mesure d'admettre que votre fils a aussi un handicap mental ».

H.fr : Et vos camarades, comment se comportent-ils ?
TM : Ils sont plutôt très amicaux même si j'ai toujours apprécié la solitude. Je crois que comme j'ai, finalement, deux formes de différences, la précocité prend le pas sur le handicap.

H.fr : Avez-vous vu « Une merveilleuse histoire du temps », le film sorti début 2015 sur la jeunesse de Stephen Hawking devenu astrophysicien malgré une maladie dégénérative…
TM : Ma maman oui mais pas moi parce qu'avec mes révisions je n'ai vraiment pas le temps. Mais je ne suis pas certain que nos deux parcours soient comparables…

H.fr : Le vôtre commence néanmoins à intriguer de grands scientifiques puisque, récemment, vous avez fait une rencontre incroyable…
TM : Oui, Cédric Villani est venu me rendre visite à la maison, à l'occasion d'une conférence qu'il donnait dans mon lycée. C'est la médaille Fields en 2010, l'équivalent du prix Nobel en mathématique. Nous avons discuté pendant près d'une heure. De maths évidemment ! Je voulais avoir quelques détails sur son livre «Théorème vivant». Et j'ai pu lui poser toutes les questions sur le métier d'enseignant chercheur. Depuis, je n'ai plus aucun doute, je veux devenir le premier chercheur français en mathématiques en fauteuil électrique.

H.fr : Et pourquoi pas l'X (Polytechnique), comme vos parents ?
TM : Parce qu'il faut être apte militairement !

H.fr : Pensez-vous que votre parcours peut être un moteur pour d'autres jeunes handicapés ?
TM : Je ne sais pas. J'espère. Je me dis en rencontrant d'autres jeunes que cela peut les motiver... En tout cas mon kiné, Jean-Luc Corne, en est persuadé. C'est mon plus grand fan. Il pense que je peux ouvrir la voie à d'autres, parle de moi à tout le monde et alerte les médias. Après mon bac, j'ai fait le 20h de TF1. Et si je réussis mes prochains concours, il ne va sûrement pas lâcher l'affaire… Mais c'est vrai que j'ai envie de continuer à témoigner car l'aventure ne fait que commencer.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Emmanuelle Dal'Secco, journaliste Handicap.fr"

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