Barbie autiste : icône inclusive ou vision stéréotypée?

Avec sa première Barbie avec autisme, Mattel revendique une avancée inclusive. Mais en cherchant à rendre visible un handicap invisible, la marque divise. Certains saluent un symbole attendu, d'autres alertent sur une représentation jugée réductrice.

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Jusqu'ici, les Barbie en situation de handicap avaient plutôt marqué des points. Poupée en fauteuil roulant, amputée, aveugle, malentendante, avec trisomie 21 ou encore diabète de type 1 : pour beaucoup de familles et d'associations, ces modèles avaient enfin permis de rendre visibles des réalités longtemps négligées par les fabricants de jouets. Mais avec sa première Barbie censée représenter l'autisme, dévoilée le 12 janvier 2026, Mattel a franchi un cap bien plus sensible. Car comment incarner un trouble du neurodéveloppement invisible, multiple et profondément hétérogène ? À peine annoncée, cette initiative a déclenché un flot de réactions contrastées, entre fierté, malaise et colère. Une fracture révélatrice des limites, et des risques, de la représentation quand elle touche à l'invisible.

Une volonté affichée de mieux représenter les enfants

Pour Mattel, cette nouvelle Barbie s'inscrit dans la continuité d'un virage inclusif amorcé depuis plusieurs années, à travers sa collection « Fashionistas » (Aveugle et avec trisomie: 2 nouvelles Barbie "fashionistas"!). Lancée en 2009, elle regroupe plus de 175 modèles différents, intégrant une grande diversité de morphologies, de couleurs de peau, de styles vestimentaires et, depuis 2019, de handicaps.

La marque revendique une ambition claire : une représentation plus juste de la société. « Depuis toujours, Barbie s'attache à refléter le monde tel que les enfants le voient et les possibilités qu'ils imaginent », affirme Jamie Cygielman, responsable mondiale de la division poupées chez Mattel. Selon elle, cette nouvelle création s'inscrit dans une vision plus large de l'inclusion, au-delà du jouet.

Une conception menée avec des personnes concernées

Pour élaborer sa « petite dernière », Mattel a travaillé pendant plus de 18 mois avec l'Autistic self advocacy network (ASAN), une organisation américaine de défense des droits des personnes autistes, dirigée par et pour des personnes concernées. Selon son directeur exécutif, Colin Killick, cette collaboration permet aux jeunes avec autisme de se voir représentés de manière « authentique et joyeuse », tout en mettant en avant les outils susceptibles de favoriser leur autonomie au quotidien. Pour la marque, ce partenariat constitue un gage d'authenticité et de légitimité.

Les caractéristiques de la Barbie autiste

Cette nouvelle poupée rassemble de nombreux éléments et accessoires présentés par Mattel comme représentatifs de certaines réalités de l'autisme. Elle dispose d'une forme de visage inédite et d'articulations spécifiques aux coudes et aux poignets, permettant de reproduire des mouvements d'autostimulation, comme les battements de mains (flapping) ou certains gestes répétitifs utilisés pour gérer les émotions ou les flux sensoriels. Son regard est légèrement décalé sur le côté, un choix présenté comme un écho à l'évitement du contact visuel direct observé chez certaines personnes avec TSA.

La poupée est également accompagnée de plusieurs accessoires : un fidget hand spinner à clip, pensé pour offrir une stimulation sensorielle pouvant aider à réduire le stress et à améliorer la concentration, mais aussi un casque antibruit et une tablette affichant des applications de communication alternative et augmentée, basées sur des pictogrammes afin de faciliter les échanges sociaux.

Elle porte même des vêtements « adaptés à la sensibilité sensorielle » : une robe trapèze violette à fines rayures, ample et fluide, pour « limiter le contact tissu-peau », ainsi que des chaussures à semelles plates, afin de « favoriser la stabilité et la liberté de mouvement ».

Rofrane Bambara, visage d'une représentation revendiquée

Pour porter cette initiative, Mattel s'est associée à Rofrane Bambara (photo ci-dessous), créatrice de contenus connue sous le nom de « Mumofquad » et maman de quadruplés de sept ans porteurs d'autisme. Ses filles Hajar et Noor sont ambassadrices de la diversité Barbie pour l'année 2026. Elle défend l'idée que la représentation, dès l'enfance, joue un rôle clé dans la construction de l'imaginaire et du regard porté sur la différence. « C'est hyper important pour les enfants de se sentir représentés (…) quand on baigne un enfant, dès le plus jeune âge, dans la diversité et la différence, cela fait forcément un adulte qui deviendra plus inclusif plus tard », explique-t-elle. Pour elle, cette poupée permet aux jeunes « de se projeter » et constitue « une véritable chance » pour les familles. Un message qu'elle porte aux côtés de ses filles, Hajar et Nour, dans une vidéo réalisée avec les équipes de la firme américaine, donnant à voir leur quotidien et l'émotion suscitée par cette poupée qui leur ressemble.

Un « premier pas »... mais maladroit et insuffisant

Du côté des professionnels, les avis sont plus nuancés. Florence Demourant, thérapeute spécialisée dans les troubles du spectre de l'autisme (TSA), qualifie la démarche « d'entreprise périlleuse ». Si elle reconnaît « un premier pas timide mais important », elle alerte sur le risque de réduction du handicap : « Synthétiser la pluralité en une seule image reste problématique pour un trouble qui s'exprime de façon unique chez chaque individu. » Selon elle, les accessoires sont « finement choisis pour certains enfants, mais très excluants pour ceux qui ne les utilisent pas ».

 « Une représentation stéréotypée de l'autisme »

La réaction est nettement plus vive du côté de certaines associations, telles que SOS autisme France. « J'ai commencé par rigoler », confie sa présidente, Olivia Cattan, avant que la colère ne monte face à cette représentation qu'elle juge « caricaturale ». « Casque, hand spinner, bras articulés... On est en train d'inventer une panoplie autiste », dénonce-t-elle, estimant que cette accumulation porte atteinte à la dignité des personnes concernées.

Cette mère d'un fils neuroatypique redoute surtout l'impact sur les enfants « valides » : « Ils vont acheter cette poupée et jouer à 'faire l'autiste'. Et ils penseront que toutes les personnes concernées sont identifiables par ces biais. C'est très stigmatisant. » Selon elle, suggérer que la communication passerait nécessairement par des outils numériques ou que l'évitement du regard serait systématique revient à renforcer des clichés déjà tenaces. « Beaucoup de personnes autistes ne se reconnaissent dans aucun de ces critères et font pourtant pleinement partie du spectre », rappelle-t-elle.

Handicap visible ou invisible : deux logiques différentes

Olivia Cattan distingue clairement la Barbie autiste des précédentes poupées présentant un handicap visible, dont elle salue l'utilité. « Une Barbie aveugle, par exemple, permet de saisir une réalité concrète sans ambiguïté », explique-t-elle. Avec l'autisme, la logique est radicalement différente. « Ce trouble n'a pas de signes physiques universels, insiste-t-elle. Chercher à le rendre visible par des accessoires ou des traits spécifiques revient à alimenter l'idée fausse que l'autisme se voit, au détriment de la compréhension réelle du spectre. » À ce titre, elle annonce envisager de porter plainte contre Mattel.

Une autre représentation possible

Pour cette maman, une autre approche était pourtant envisageable. « Une Barbie comme les autres, avec un tee-shirt sur lequel serait écrit : 'Je suis autiste, et alors ?' », propose-t-elle. Une manière, selon elle, de nommer ce trouble de manière sobre et explicite sans le figer dans des codes ou des accessoires.

Inclusion marketing ou levier de sensibilisation ?

Pour Olivia Cattan, ce projet relève avant tout d'une logique commerciale : « Les marques font du business. Elles sont là pour vendre des produits, pas pour sensibiliser réellement. » Florence Demourant partage en partie ce constat. Sans dispositif explicatif associé, la portée éducative lui semble limitée. « Un livret expliquant ce qu'est l'autisme, ses réalités quotidiennes et sa diversité aurait permis de donner davantage de sens à la démarche », déclare-t-elle.

Olivia Cattan questionne aussi l'écart entre communication et réalité : « Est-ce qu'une Barbie va changer l'avenir de l'autisme ? Non », rétorque-t-elle, rappelant les urgences du quotidien : manque de places dans les écoles et établissements médico-sociaux, d'accompagnants, de soins, d'emplois...

Barbie : une histoire de normes à déconstruire

Florence Demourant dit comprendre la colère des associations. « Il est toujours problématique de réduire toute une population à UNE seule représentation physique », affirme la thérapeute. Elle tient toutefois à rappeler le contexte historique de la marque : « Barbie et Mattel sont la personnification de l'essentialisation », indique-t-elle, évoquant une poupée longtemps cantonnée à des normes étroites. « Ils ont réduit la femme à une pin-up blonde dans les années 50, renforcé les stéréotypes de genre dans les années 80, et la première Barbie non blanche date seulement de 1980 », précise-t-elle. Selon elle, les efforts de représentation du handicap sont récents et doivent encore gagner en maturité pour éviter les raccourcis et les stéréotypes.

Repenser l'inclusion au-delà des symboles

Plutôt que de multiplier les signes visibles, Florence Demourant plaide pour une inclusion plus structurelle. Elle appelle à sortir de la « dichotomie du jouet » et à considérer l'autisme comme « une composante naturelle de la diversité humaine ». Elle propose notamment d'indiquer clairement sur les emballages les caractéristiques sensorielles des jouets (bruit, lumière, vibrations), via des pictogrammes adaptés, afin d'aider concrètement les familles concernées. Une approche sobre, mais respectueuse, qu'elle juge bien plus utile au quotidien.

Un débat qui dépasse Barbie

Sur les réseaux sociaux, les réactions confirment cette polarisation face à la Barbie autiste. Selon un sondage mené par Florence Demourant auprès de sa communauté, 15 % des répondants se disent en colère, 44 % indifférents et 41 % plutôt favorables à la démarche.

Entre visibilité attendue et crainte de stigmatisation, cette poupée cristallise un débat de fond : comment représenter un handicap invisible sans le réduire ? Si elle ne changera sans doute pas le quotidien des personnes autistes, elle aura au moins eu le mérite d'ouvrir, ou de raviver, un débat essentiel sur le regard porté sur la neurodiversité.

© Mattel

Rofrane Bambara et ses 2 filles qui tiennent la Barbie autiste.
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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
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