Emploi : le braille menacé par le tout numérique ?

Inventé il y a près de deux siècles, le braille continue de s'implanter, notamment dans l'emploi, mais semble rattrapé par les outils du numérique qui facilitent la communication des personnes déficientes visuelles. Va-t-il résister ?

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« Si les nouvelles technologies sont de réelles opportunités pour les déficients visuels, nous devons être vigilants pour qu'elles ne deviennent pas de nouveaux facteurs d'exclusion », affirme Damien Abad, ministre des Solidarités et du Handicap, devant la stèle de Louis Braille au Panthéon, le 22 juin 2022. Invité au 70e anniversaire de la panthéonisation de l'inventeur français (article en lien ci-dessous), il a rappelé combien « il serait une erreur d'abandonner le braille pour passer au tout audio », encourageant à en faire deux outils complémentaires. Cette écriture visuelle au graphisme complexe et en relief, inventée en 1825, « a permis l'émergence d'une élite active, dans une culture dominante fondée sur l'écrit », complète Noëlle Roy, conservatrice du musée Valentin Haüy. Aujourd'hui, pourtant, la synthèse vocale a changé la vie des personnes malvoyantes, pouvant faire craindre un délaissement du braille. « Un déficient visuel sur deux en âge de travailler est au chômage. Ceux qui connaissent le braille ont plus de chance d'exercer un métier, fait valoir Thibault de Martimprey, vice-président d'apiDV, co-organisateur de la cérémonie en hommage à Louis Braille. Il y a six millions de braillistes dans le monde, ils ont un emploi pour la plupart ». 

Le braille, indispensable dans les métiers de l'informatique

Raphaël Poitevin est un fervent brailliste qui « l'utilise tous les jours dans son travail ». Développeur informatique à Angers, le jeune homme non-voyant admet que le « monde de l'informatique est une énorme chance pour l'insertion des personnes déficientes visuelles dans l'emploi ». « Avant, nous étions cantonnés à des métiers uniquement manuels, basés sur le toucher, comme accordeur ou rempailleur de chaises. Maintenant, il y a de plus en plus de déficients visuels qui intègrent des métiers intellectuels et scientifiques », ajoute Raphaël Poitevin. Pour autant, selon lui, le braille reste indispensable à la lecture, à l'écriture, au codage informatique aussi : « Si c'était uniquement en synthèse vocale -pratique pour une lecture rapide- ce serait très compliqué ». Lui utilise un clavier spécial, appelé « plage braille », branché en USB à son « ordinateur classique », qui contient 40 cellules. « Chaque cellule a des points de braille, qui montent et descendent dynamiquement pour former un mot, une phrase », explique-t-il. Un système qu'utilise également Salomé Nashed, doctorante en biologie dans un laboratoire de recherches à la Sorbonne (Paris). 

Du matériel coûteux

La jeune brailliste n'a « pas choisi la voie la plus simple », selon elle. « Faire des sciences, c'est très compliqué quand on est aveugle. Les résultats sont systématiquement présentés sous forme graphique », difficilement traduisibles en braille ou en synthèse vocale. « Ma hiérarchie avait conscience de cela en m'embauchant », explique la jeune femme qui « s'adapte au quotidien » et « travaille beaucoup en équipe ». « Si je rencontre un problème, par exemple au niveau du résultat d'une dissection, je demande à un collègue de m'en faire une description et de dessiner le graphique dans le creux de ma main ». Salomé a dû faire preuve d'adaptation et de patience avant que son employeur, un organisme public, ne lui fournisse une plage braille. « J'ai dû attendre un an et demi. Pendant cette période-là,  j'ai pu heureusement utiliser ma plage personnelle qui m'avait été fournie par la MDPH durant mes études », indique la jeune femme, « sans quoi, (elle) n'aurait pas pu travailler ». Financé par l'Association de gestion du fonds pour l'insertion professionnelle des personnes handicapées (Agefiph), ce matériel informatique implique de débourser « près de 6 000 euros », détaille Raphael. Or, « le coût du matériel peut freiner l'utilisation du braille », précise un professeur de l'Institut national des jeunes aveugles (INJA). Ce à quoi Noëlle Roy répond : « Le braille est certes coûteux mais peut-on faire l'économie d'un modèle qui nous relie aux autres ? ». Ce prix à payer, c'est donc celui du progrès, qui n'est finalement pas l'ennemi de cette méthode d'écriture vieille de près de deux siècles. On l'a longtemps crue menacée par l'arrivée de nouveaux modes de communication oralisants. Paradoxalement, c'est grâce aux technologies que le braille peut se perfectionner, s'étendre... et se pérenniser ?

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Clotilde Costil, journaliste Handicap.fr"

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