Cannes : encore des marches à franchir pour un ciné inclusif

Les marches du Festival de Cannes infranchissables pour les acteurs et réalisateurs handicapés ? Alors que la 75e édition a débuté le 17 mai 2022, 4 d'entre eux dévoilent leur scénario pour un 7e art plus inclusif. Interview croisée ? Ça tourne !

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La Croisette, le tout Hollywood déambulant dans ses plus belles tenues sur un tapis rouge immaculé, les plus grands noms du cinéma français posant sous un soleil de plomb adouci par la brise marine... Le Festival de Cannes fait rêver... Un rêve qui devient peu, bien trop peu, réalité pour les comédiens et réalisateurs en situation de handicap. Regroupés au sein du Syndicat des professionnels du cinéma en situation de handicap (SPCH), créé en mai 2019 pour ouvrir les portes de ce secteur « élitiste », quatre d'entre eux mettent sous le feu des projecteurs le manque d'accessibilité de l'un des évènements les plus importants au monde pour les professionnels du septième art.

Interview croisée dans 3,2,1... Magnéto.

Handicap.fr : Alors que le Festival de Cannes célèbre sa 75e édition du 17 au 28 mai 2022, vous lui reprochez de ne pas dérouler le tapis rouge aux personnes handicapées...
Julien Richard-Thomson, président du SPCH : Nous devons tenir un discours nuancé, en saluant tout d'abord un certain progrès. Il faut dire qu'on partait de très loin en matière d'accessibilité, à Cannes comme ailleurs en France... Mais, effectivement, véritable vitrine du cinéma français et mondial, ce festival se doit d'être exemplaire, et ce n'est vraisemblablement pas encore le cas. Si l'on peut saluer certains efforts -le Palais des festivals est accessible aux personnes en fauteuil roulant, par exemple, tandis que du personnel peut se mobiliser pour leur prêter assistance-, d'autres salles annexes sont moins accessibles, voire pas du tout...

Rodolphe, comédien sourd : Pour les personnes sourdes et malentendantes, il y a en revanche beaucoup moins de dispositions. Rien n'est prévu pour la transcription en Langue des signes française. Les personnels ne sont pas formés ; j'y suis allé l'an dernier et j'ai vraiment eu du mal à me faire comprendre et à m'orienter. Et ce n'est guère mieux pour les non-voyants ou les personnes avec un handicap lourd.

Adeline, comédienne : les différentes programmations annexes (Semaine de la critique, Acid, etc) sont aussi généralement moins accessibles au public handicapé ; j'ai dû commenter les films à mon amie malvoyante car il n'y avait pas d'audiodescription.

H.fr : Comment changer la donne ?
Damiano, réalisateur sourd : Tous les handicaps devraient pouvoir être pris en compte, le festival pourrait faire un effort pour intégrer la LSF et proposer de l'audiodescription à toutes les projections.

J.R-T : L'autre aspect irritant, ce sont les débats sur l'inclusion et la diversité, qui se font en l'absence des personnes handicapées, comme celui organisé par la fondation Positive Planète cette année. C'est un peu comme un débat sur les droits de la femme sans aucune intervenante. On disserte beaucoup sur la diversité sans jamais donner la parole aux personnes concernées ; nous nous battons constamment pour nous faire entendre car trop souvent on nous propose une simple place dans le public mais surtout pas sur la tribune. Les institutions semblent avoir du mal à considérer les personnes handicapées comme des acteurs à part entière, nous restons des « sujets ».

H.fr : Avez-vous souvenir du dernier film d'un réalisateur en situation de handicap primé à Cannes ?
J.R-T : Je n'en ai pas souvenir, non... En revanche, la place des femmes a largement progressé et nous nous en félicitons. Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que dans les initiatives liées à l'inclusion ou la diversité, c'est de la parité hommes/femmes dont il est le plus souvent question. Le festival a d'ailleurs signé une Charte de la parité, qui semble plus ou moins avoir fait ses preuves au vu du nombre de réalisatrices présentes en sélection d'années en années. A quand un effort comparable pour le handicap ?

H.fr : 0,6 % de personnes handicapées sont représentées à la TV (article en lien ci-dessous), elles sont, semble-t-il, aussi peu derrière la caméra. La faute au manque d'accessibilité des études, du monde de l'audiovisuel et, plus largement, du 7e art ou d'une autocensure ?
J.R-T : Des trois ! Les jeunes passionnés de cinéma en situation de handicap ne sont pas encouragés dans cette voie, assez élitiste il est vrai, d'autant qu'il existe peu de soutien. Il y a peu d'exemples de réussite qui pourraient les inciter à embrasser ces carrières. Ils sont donc amenés à se décourager et à s'autocensurer. Les écoles ne doivent pas se contenter d'annoncer que leurs locaux sont accessibles aux fauteuils roulants, ils doivent aller chercher les talents ! Idem pour le milieu professionnel qui manque de volontarisme au-delà des déclarations d'intention.
 
H.fr : Par peur d'être stigmatisés, certains acteurs, réalisateurs et autres professionnels du cinéma cachent leur handicap...
J.R-T : Déclarer un handicap ou une différence, c'est parfois vécu comme le fait d'avouer une faiblesse. Cela pourrait, au contraire, être perçu comme une force mais force est de constater qu'en France on a longtemps considéré les personnes handicapées comme un public dont il faut s'occuper et non pas comme des personnes qui peuvent apporter leur pleine contribution à la société. Elles sont donc très peu présentes dans les métiers de la culture. Ma carrière a été entravée du fait de mon handicap, le syndrome Gilles de la Tourette, qui pourtant ne m'empêche pas de travailler ; mais, à compétences égales, un producteur hésitera à me confier un budget pour réaliser un film préférant travailler avec une personne « normale ».

H.fr : Le SPCH, dont vous êtes président, milite en ce sens. Quelles sont vos revendications majeures ?
J.R-T : Nous menons des actions de sensibilisation auprès des décideurs de toutes sortes : institutions, professionnels, élus… Par exemple, courant 2022, nous allons travailler sur la question du scénario ou comment inciter les auteurs à écrire des histoires en incluant des personnages avec des handicaps visibles, afin de donner des rôles aux comédiens handicapés qui, se voyant bien souvent refuser l'accès aux castings, doivent mettre un terme à leur carrière.

Nous militons également pour l'aménagement du régime des intermittents du spectacle afin de prendre en compte les spécificités des personnes disposant de la Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH). Nous demandons aussi la création d'un « bonus inclusion », à l'image du « bonus parité hommes/femmes », pour augmenter les subventions des projets faisant travailler des personnels (comédiens, techniciens…) en situation de handicap… Cela peut, selon nous, constituer un levier et engendrer un cercle vertueux.

H.fr : Un scénario en tête pour un cinéma plus inclusif ?
J.R-T : Mon rêve est que les producteurs et les décideurs du cinéma se penchent vraiment sur les projets portés par des cinéastes en situation de handicap, en se débarrassant de cette méfiance dont ils ont toujours fait preuve de manière consciente ou inconsciente. Ce jour-là, on pourra parler réellement d'un cinéma français inclusif. THE END...

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

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