Les personnes en situation de handicap sont neuf fois moins nombreuses à se lancer dans l'entrepreneuriat que le reste de la population active. Près de 80 000 sont aujourd'hui en activité, soit à peine 1,4 % des dirigeants d'entreprises en France, selon l'Agefiph (fonds d'insertion professionnelle dans le privé). Pourtant, quand elles passent à l'action, elles tiennent bon. Publiée le 17 décembre 2025, l'enquête nationale d'Initiative France, menée auprès de 497 « handipreneurs » accompagnés par ce réseau associatif qui accompagne les créateurs et repreneurs d'entreprises, dresse un constat sans fard mais porteur d'espoir : la volonté est là, puissante, souvent « plus forte que les limites ».
Travailler dans des conditions adaptées
Loin des clichés, ces entrepreneurs ne créent par leur société « malgré » leur handicap mais souvent « avec ». Pour 67 % d'entre eux, la décision d'entreprendre est directement liée à la situation de handicap. Un chiffre qui atteint 83 % pour les jeunes de moins de 30 ans. Les motivations majeures ? Créer les conditions de travail propices à leur épanouissement et adaptées à leur handicap et être indépendants. L'entrepreneuriat devient alors une alternative à un salariat souvent peu inclusif, parfois inaccessible. Pour rappel, le taux de chômage de ce public est près de deux fois supérieur à celui de la population générale : 12 % VS 7 % (Le chômage des personnes handicapées vraiment en baisse ?).
Des projets utiles, inclusifs et engagés
Bien au-delà de leur seule motivation personnelle, ces entrepreneurs développent massivement des projets tournés vers l'intérêt général. Un sur trois crée ou reprend une entreprise destinée prioritairement aux personnes en situation de handicap. Six sur dix intègrent dès la conception des enjeux d'accessibilité, d'ergonomie ou d'inclusivité. Santé, éducation, actions sociales, services à la personne : ces projets à fort impact social incarnent une autre idée de la réussite, plus collective, plus solidaire.
Une confiance plus fragile, malgré l'engagement
Derrière cette énergie, l'enquête révèle toutefois un « état d'esprit plus fragile ». Seuls 50 % de ces indépendants se disent « satisfaits » de leur expérience entrepreneuriale, contre 91 % dans la population globale, selon les données de l'« Enquête entrepreneurs Initiative France ». Ils sont notamment en proie aux doutes, à la fatigue morale et au sentiment de solitude. Le contraste est particulièrement frappant dans le BTP, où 66 % d'entre eux expriment un mal-être, alors que ce secteur est habituellement associé à un fort épanouissement. Un décalage révélateur du poids psychologique que peut représenter l'entrepreneuriat quand il s'ajoute aux contraintes du handicap.
Le handicap, un frein supplémentaire
La moitié des entrepreneurs interrogés estime que leur handicap a constitué un frein dans leur parcours. Les difficultés à concilier santé et activité professionnelle arrivent en tête, suivies des contraintes financières et administratives pour adapter son activité, de l'isolement et du manque d'adaptation des dispositifs existants. « C'est beaucoup de travail quand on n'a pas tous ses moyens », « on a l'impression qu'en tant que personne handicapée, on est mis au placard », témoigne l'un d'eux. « Les mentalités et les préjugés ne changent pas », déplore un autre.
Le financement, principal point de rupture
C'est le nerf de la guerre. Un quart des répondants n'a obtenu aucun financement et un tiers juge les montants « insuffisants » pour sécuriser leur activité. L'accès au crédit bancaire reste une épreuve : seuls 46 % n'ont rencontré aucune difficulté. Refus de prêt, apports personnels jugés excessifs, financements inférieurs aux besoins… Autant de freins qui fragilisent les projets et épuisent les porteurs.
L'âge apparaît comme un facteur discriminant supplémentaire : la moitié des 30-45 ans estiment avoir obtenu un financement suffisant, contre seulement 36 % des moins de 30 ans et 38 % des plus de 45 ans. Autrement dit, les entrepreneurs les plus jeunes comme les plus âgés rencontrent davantage de difficultés que ceux situés « au cœur de la vie professionnelle ». De même, certains secteurs sont plus durement touchés, en particulier l'agriculture, les services aux particuliers et la construction, où l'accès à un financement suffisant reste particulièrement compliqué. Pour une partie des entrepreneurs, ces obstacles nourrissent un sentiment de mise à l'écart, parfois vécu comme une forme de discrimination.
Un prêt personnel versé à l'entrepreneur
Dans ce contexte, « le prêt d'honneur Initiative est déterminant : il renforce les fonds propres, crédibilise les projets et facilite l'obtention d'un prêt bancaire », estime Philippe Crouzet, président d'Initiative France. Ce prêt à taux zéro, sans garantie ni caution, est accordé à l'entrepreneur, et non à l'entreprise. Versé en amont, il renforce l'apport personnel et agit comme un véritable effet levier, souvent décisif pour convaincre les banques de suivre.
Une ténacité singulière
Malgré ces obstacles, la majorité de ces entrepreneurs vont au bout de leur démarche. Seuls 7 % abandonnent leur projet après avoir entamé un accompagnement. Une résilience remarquable, portée par une détermination souvent chevillée au corps. « Handicap ne veut pas dire inapte, et le courage et la détermination paient lorsque l'on s'en donne les moyens », témoigne une entrepreneure. « J'ai dû me battre encore plus pour en arriver là où j'en suis, je ne le dois qu'à moi et ma détermination. Si ma petite entreprise devient viable, ma réussite sera plus grande », confie un autre. Des parcours exigeants, mais portés par une conviction profonde : celle d'avoir toute leur place.
Un accompagnement précieux mais perfectible
L'accompagnement d'Initiative France est majoritairement salué, notamment en amont du lancement, où il joue un rôle décisif pour « structurer les projets et rompre l'isolement ». « En tant que principal réseau associatif de soutien à l'entrepreneuriat, notre responsabilité est d'encourager le passage à l'action, de lever les freins et d'apporter un accompagnement professionnel, humain et bienveillant », précise Philippe Crouzet. Le réseau agit aussi comme un centre de ressources : 60 % des entrepreneurs découvrent grâce à lui l'existence d'aides spécifiques. Mais l'enquête pointe aussi des attentes fortes : 43 % estiment que leur handicap n'a pas été suffisamment pris en compte, et près d'un sur deux se dit « insatisfait » du suivi après financement.
Femmes entrepreneures : un besoin d'accompagnement renforcé
L'étude met également en lumière un recours inégal à l'accompagnement, directement corrélé aux difficultés rencontrées. Les femmes apparaissent plus nombreuses à solliciter un soutien adapté (30 % contre 22 % des hommes) et à rechercher des informations sur les aides spécifiques liées au handicap (55 % contre 47 %). Un constat révélateur : plus les freins sont nombreux, plus le besoin d'orientation et de lisibilité des dispositifs devient central.
Cinq engagements pour sécuriser les parcours
Face à ces constats, Initiative France annonce cinq engagements qui feront l'objet « d'actions concrètes » en 2026 : garantir une solution d'accompagnement à chaque porteur de projet ; renforcer la formation des bénévoles et des salariés du réseau aux problématiques liées au handicap ; créer un module de formation en ligne sur les aides, les dispositifs et les réseaux de soutien existants ; expérimenter un service de médiation bancaire dans une vingtaine de territoires et, enfin, proposer un parrainage aux entrepreneurs dès que possible. Une feuille de route pensée pour sécuriser les parcours dans la durée, et non seulement au démarrage.
Une campagne pour faire « sauter » les clichés
Parce que les freins sont aussi culturels, Initiative France a lancé, le 8 décembre 2025, une campagne digitale pour « faire sauter les clichés ». Conçue par l'agence spécialiste de l'inclusion Tell me the truffe, elle met en perspective plusieurs types de handicaps (visibles et invisibles) avec la réalité du métier d'entrepreneur. Son ambition ? « Refléter la volonté inébranlable exprimée par les entrepreneurs interrogés dans l'enquête qui, loin de vouloir invisibiliser leur handicap, en font une force pour créer des projets inclusifs et porteurs de sens. » Sur les affiches, des slogans courts, frontaux, qui bousculent les évidences : « Je n'ai qu'une main valide. Ça suffit pour signer des contrats. » « Je suis dyslexique. Ça ne m'a pas empêché de remettre en ordre les comptes de mon entreprise. » « J'ai une maladie invalidante mais mon business plan a été validé tout de suite. » Un parti pris assumé : montrer le handicap sans l'édulcorer, et rappeler qu'il n'empêche ni la compétence, ni l'audace.
© Drazen Zigic de Getty Images



