Handicap auditif : des innovations made in France... inouïes

Implants cochléaires, médecine de précision... En France, la santé auditive vit une accélération décisive. À l'occasion de la Semaine du son de l'Unesco du 19 janvier au 1er février, cliniciens, chercheurs et patients dessinent un avenir plus audible.

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Un jeune homme mettant sa main derrière l’oreille pour mieux entendre.

« Mon implant est un vrai bijou ! » Quand Rose Paynel, comédienne et autrice, prononce ces mots, elle parle d'un objet médical… mais surtout d'une liberté retrouvée. Malentendante de naissance à 50 %, diagnostiquée tardivement à 8 ans, implantée cochléaire à 19 ans, la jeune femme de 24 ans mesure concrètement ce que les innovations technologiques ont changé dans sa vie : pouvoir téléphoner, travailler, créer, sociabiliser sans dépendre d'autrui et sans épuisement constant. Son parcours met en lumière un enjeu encore sous-estimé : la santé auditive n'est pas qu'une question de compensation, mais un levier majeur d'autonomie, de santé mentale et de participation sociale. Une trajectoire individuelle qui résonne avec une réalité collective, alors que les troubles de l'audition gagnent du terrain et imposent de repenser en profondeur leur prise en charge.

Une urgence de santé publique

En France, près de sept millions de personnes sont sourdes ou malentendantes. Un phénomène qui ne cesse de s'amplifier. Densité sonore des villes, écoute prolongée via des écouteurs, environnements professionnels bruyants : les troubles auditifs touchent de plus en plus tôt, parfois sans signe évident. Chez les jeunes notamment, ils progressent à bas bruit, avec des conséquences durables sur la cognition, la santé mentale et la vie sociale. Longtemps perçue comme un inconfort ou une fatalité liée à l'âge, la perte auditive s'impose aujourd'hui comme un enjeu majeur de santé publique, appelant des réponses plus précoces et plus personnalisées.

Semaine du son de l'Unesco : caisse de résonance mondiale

C'est précisément l'ambition portée par la Semaine du son de l'Unesco, événement international organisé en France du 19 janvier au 1er février 2026. Créée pour alerter sur les effets du bruit et promouvoir une meilleure qualité de l'environnement sonore, elle s'impose chaque année comme un temps fort de sensibilisation. Un cadre idéal pour rappeler que l'audition ne concerne pas uniquement l'oreille, mais bien notre rapport au monde et aux autres, via des conférences, des débats et des actions pédagogiques. Au-delà de la sensibilisation, cette prise de conscience collective interroge également la manière dont les patients sont diagnostiqués et accompagnés.

Quand les troubles passent inaperçus

Avant l'implant, Rose Paynel a longtemps appris à composer avec ce qu'elle ne comprenait pas. Enfant, elle développe des stratégies d'adaptation, comme la lecture labiale, sans mettre de mots sur ses difficultés. À l'école, ses enseignants la perçoivent comme « distraite », parfois même « insolente ». Les médecins, eux, rassurent ses parents. Il faudra le regard attentif d'un ORL, consulté pour une simple otite, pour que ses difficultés soient enfin prises au sérieux et explorées. Une errance qui illustre combien les troubles auditifs peuvent passer inaperçus, parfois pendant des années.

Clinique de l'oreille : réparer un parcours de soins fragmenté

C'est de ce constat qu'est née la Clinique de l'oreille, installée à Paris depuis octobre 2025. « Le parcours de soin des patients souffrant de troubles auditifs, de vertiges ou d'acouphènes est souvent long, fragmenté et décourageant », explique son fondateur, Michael Eliezer, radiologue. L'ambition est claire : proposer un centre expert entièrement dédié à l'oreille, capable d'offrir un parcours lisible, rapide et centré sur le patient, du diagnostic à la prise en charge.

Une médecine de précision au service du diagnostic

La singularité de la Clinique de l'oreille repose sur une approche intégrée. ORL spécialisés, neuroradiologues tête et cou, orthophonistes experts de la surdité, kinés vestibulaires, psychologues ou encore sophrologues : l'équipe est résolument pluridisciplinaire. L'imagerie de pointe (IRM 3 Tesla dédiée, scanner de nouvelle génération...) est directement au cœur de la démarche clinique. « L'innovation ne se résume pas à l'acquisition de technologies de pointe. Elle commence par la manière dont on les intègre au raisonnement médical », souligne Michael Eliezer. Résultat : des diagnostics plus fins et des décisions thérapeutiques mieux ciblées.

Implant cochléaire : une expertise chirurgicale personnalisée

Au sein de la Clinique de l'oreille, Élisabeth Mamelle, chirurgienne ORL, rappelle que la surdité recouvre des réalités multiples. « Il n'existe pas une surdité unique mais plusieurs mécanismes. » La prise en charge doit donc reposer sur des options thérapeutiques graduées et adaptées : traitements médicaux ciblés, chirurgie de l'oreille moyenne, implants auditifs ou cochléaires...

Ces dernières années, les techniques ont profondément évolué (microchirurgie, endoscopie, robotique), tout comme les indications. Désormais, l'implant cochléaire peut concerner certaines surdités unilatérales ou associées à des acouphènes sévères. Un progrès majeur, alors que la France reste, par méconnaissance, en retard dans l'orientation des adultes concernés, malgré une prise en charge financière intégrale par la Sécurité sociale.

(Re)découvrir les sons, progressivement

Après l'intervention, l'activation de l'implant est une expérience déroutante. Les premiers sons évoquent « de petites gouttes de pluie », témoigne Rose Paynel. Puis viennent les réglages successifs et la rééducation, étalée sur six mois à un an. « Au début, les fréquences étaient difficiles à distinguer, les voix semblaient uniformes. J'avais l'impression que ma mère avait la voix d'un homme. Progressivement, les nuances réapparaissent et on fait moins répéter nos interlocuteurs, explique-t-elle. Et contrairement aux appareils auditifs classiques, l'implant ne génère pas de larsens ! »

L'Institut Reconnect : passer de la compensation à la réparation

Complémentaire de cette approche clinique, l'Institut Reconnect incarne un changement de paradigme. Créé en 2024 par l'État, cet institut hospitalo-universitaire s'inscrit dans le prolongement des alertes lancées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) : 2,5 milliards de personnes risquent d'être concernées par des troubles auditifs d'ici 2050, soit un quart de la population mondiale. Structuré comme un pôle d'excellence, l'institut articule son action autour de quatre missions complémentaires : la recherche, les soins, l'enseignement et la formation continue, ainsi que les partenariats industriels. 

Reconnect réunit environ 300 cliniciens et chercheurs sur plusieurs sites parisiens, avec une ambition claire : faire basculer la discipline vers une médecine réparatrice, intégrant audition, cerveau et parole. « On n'entend pas qu'avec ses oreilles, on entend avec son cerveau », rappelle sa directrice adjointe, Anne-Dominique Lodeho-Devauchelle. L'oreille capte le son, le cerveau en traite le signal : c'est entre ces deux pôles que se joue l'audition. L'objectif est de préserver et restaurer l'audition et la parole, d'améliorer la détection des troubles et de transformer durablement le parcours des patients.

Des projets de recherche qui ouvrent des perspectives concrètes

Les innovations portées par l'institut couvrent un champ large. Parmi les projets phares :  Braincoder, un implant cérébral expérimental, destiné à réparer certaines surdités profondes en stimulant directement le cortex auditif, avec une restitution de la musique en temps réel. La plateforme CoReMed s'inscrit dans une logique de médecine connectée, en collectant des données de santé auditive au quotidien pour mieux suivre l'évolution des patients. D'autres projets visent à améliorer l'existant : implants cochléaires robotisés pour réduire le temps opératoire, implants cochléaires optiques stimulant le nerf auditif par la lumière afin d'améliorer la qualité sonore.

Parole, cognition et gènes : repousser les frontières

Reconnect s'intéresse aussi aux liens entre audition, cognition et langage. L'étude RnDys explore l'impact de la stimulation auditive sur les performances de lecture des personnes dyslexiques. Le projet Speakout cherche à comprendre la formation de la parole dans le cerveau, avec l'objectif de la restituer à celles et ceux qui l'ont perdue. Autre axe prometteur : la thérapie génique, avec le développement de solutions ciblant différentes formes de surdité génétique, grâce à une analyse fine des gènes impliqués dans la perte auditive.

Acouphènes : prévenir plutôt que subir

Avec le projet Ghosttone, lancé en décembre 2025 pour trois ans, Reconnect s'attaque à l'un des troubles les plus invalidants : les acouphènes. « Une personne sur six en France est concernée, rappelle Alain Londero, ORL spécialisé. Ces intolérances auditives, souvent sous-estimées, peuvent aller jusqu'à isoler socialement certains, incapables de supporter un cinéma, un restaurant ou même une conversation à plusieurs. » L'hypothèse explorée est celle d'une erreur de prédiction du cerveau face à la perte auditive. L'étude compare attention, perception auditive et réponses cérébrales chez des personnes avec ou sans acouphènes, grâce à des tests audiologiques, comportementaux et EEG (électroencéphalographie) non invasifs. L'enjeu ? Empêcher l'installation chronique des acouphènes chez les personnes à risque.

La surdité cachée, dernier angle mort de la prévention

Autre avancée majeure, portée cette fois par l'entreprise de biotechnologie CILcare, créée en 2014. « La synaptopathie cochléaire, aussi appelée 'surdité cachée', est un stade précoce de la perte auditive encore largement sous-diagnostiqué », explique sa porte-parole Marie Peytavy-Izard. Elle concernerait 10 à 15 % de la population, notamment les jeunes, les personnes diabétiques ou présentant un déclin cognitif. CILcare développe CIL001, premier médicament destiné à traiter cette pathologie, administré par injection transtympanique pour agir directement sur les synapses de la cochlée. « Des essais observationnels ont déjà été menés, et des essais cliniques interventionnels doivent débuter en 2026, notamment chez les personnes diabétiques, avec des acouphènes ou atteintes de maladies neurodégénératives », annonce-t-elle.

Des solutions, pas des injonctions

Derrière ces avancées, un message commun s'impose : il n'existe pas de solution unique, ni de réponse imposée. « Implant, traitement, rééducation ou langue des signes, chaque parcours est singulier et mérite d'être respecté », affirme Rose Paynel. Mais une certitude se dessine : la santé auditive entre dans une ère nouvelle, où l'innovation n'a de sens que si elle s'accompagne d'écoute, de pédagogie et de choix éclairés. Une ère où l'on ne se contente plus de compenser une perte, mais où mieux entendre rime avec mieux vivre.

© Daria Kulkova de Getty Images

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
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