La lumière, nouvelle arme thérapeutique contre les maladies neurodégénératives ? À l'heure où les maladies de Parkinson, Alzheimer ou à corps de Lewy progressent plus vite que les solutions thérapeutiques, le Fonds Clinatec explore une piste audacieuse : soigner le cerveau… par la lumière. En février 2026, ce centre de recherche biomédicale, basé à Grenoble, annonce le développement de son casque de photobiomodulation transcrânienne. Un pari scientifique qui bouscule les dogmes médicaux et ouvre un nouvel horizon pour des millions de patients parfois dans l'impasse.
Un défi sanitaire mondial face à une recherche en difficulté
Le contexte est alarmant. « 3,4 milliards de personnes sont touchées par un trouble neurologique : c'est aujourd'hui la première cause mondiale de problèmes de santé », rappelle Laurent Hérault, directeur du Fonds Clinatec. Alors que leur prévalence augmente avec le vieillissement de la population, peu de molécules parviennent à ralentir durablement l'évolution de ces maladies. « La recherche pharmaceutique est en grande difficulté, d'où la nécessité d'innover », ajoute-t-il.
Changer de paradigme : traiter par la physique, pas par la molécule
« L'idée est de passer d'un paradigme où l'on traite les maladies par des molécules à un paradigme où on les traite par la physique », poursuit Laurent Hérault. Une approche « radicalement différente », qui ne cherche plus à corriger chimiquement le cerveau, mais à moduler le système vivant lui-même. Ainsi, la photobiomodulation repose sur l'application contrôlée d'une lumière proche infrarouge pour agir sur des zones ciblées de notre matière grise. Cette approche non médicamenteuse s'inscrit comme une voie complémentaire aux traitements existants, « dans un cadre scientifique et clinique rigoureusement encadré ».
Clinatec : un écosystème unique pour faire émerger l'innovation
Créé pour faire de la recherche translationnelle – qui vise à transformer des avancées scientifiques en solutions concrètes pour les patients – Clinatec rassemble médecins, biologistes, ingénieurs et chercheurs dans un même lieu, à Grenoble. « L'idée est de rassembler une panoplie d'experts pluridisciplinaires pour innover », souligne Laurent Hérault, qui espère ainsi accélérer le passage des découvertes du laboratoire au patient. Au-delà de l'innovation technologique, cette équipe de recherche internationale défend une vision très concrète du soin : développer des traitements disponibles, financièrement accessibles, avec peu ou pas d'effets secondaires et personnalisés.
Un casque de photobiomodulation conçu pour la recherche clinique
Fruit de plusieurs années de développement, le casque imaginé par Clinatec n'a rien d'un « gadget bien-être », martèle son directeur. Il s'agit d'un dispositif médical, validé par l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), spécifiquement conçu pour répondre aux standards des essais cliniques les plus exigeants. Une rigueur scientifique qui le distingue des dispositifs de photobiomodulation déjà disponibles sur le marché, « souvent dépourvus de validations normatives et de publications scientifiques solides », indiquent ses concepteurs. Non invasif et ergonomique, il peut être paramétré en fonction des pathologies étudiées et utilisé aussi bien en centre de soins qu'à domicile, sous suivi médical.
Sa valeur ajoutée ? « Il diffuse une lumière proche infrarouge à 810 nanomètres, une longueur d'onde capable de pénétrer le crâne jusqu'au cortex, détaille Antoine Robinet, responsable du projet. Elle pénètre mieux à travers les os et se voit moins, ce qui facilite la mise en place d'un modèle placebo », une caractéristique clé pour conduire des études en double aveugle – une « première dans ce domaine », souligne le chercheur.
Quand la lumière agit au cœur des cellules cérébrales
Contrairement aux idées reçues, la lumière ne se contente pas d'éclairer. « À l'échelle cellulaire, elle agit directement sur la mitochondrie, véritable centrale énergétique, en augmentant sa résilience », explique Laurent Hérault. En améliorant le métabolisme cellulaire et l'homéostasie, la photobiomodulation vise à rééquilibrer le fonctionnement collectif des cellules cérébrales, notamment celles mises à mal dans les maladies neurodégénératives. L'enjeu est de « stimuler la résilience du corps pour lutter de façon naturelle contre ces pathologies ».
Accessibilité et sécurité au cœur du dispositif
Derrière l'innovation technologique, un mot d'ordre : l'accessibilité. « Ce casque, qui dispose d'un seul bouton, se veut très simple d'utilisation pour faciliter la vie des patients déjà fragilisés, explique Antoine Robinet. Une fois enfilé, vous pouvez continuer vos activités : regarder la télévision, faire le ménage... » Seule contrainte : ne pas l'utiliser dans une pièce humide ou en extérieur. Un conseil ? « Il est préférable de l'utiliser après les repas car le sucre potentialise les effets de la lumière », suggère le Dr Hérault.
Avant chaque séance, le casque, développé avec le soutien de Covéa, fondation d'entreprise du groupe d'assurance mutualiste, lance automatiquement une série de tests pour ajuster le traitement. Une fois le voyant au vert, une session de 32 minutes, dont 24 minutes d'illumination, démarre. « Une sensation de chaleur peut être ressentie mais elle ne dépasse jamais 43 degrés et n'est pas douloureuse », assure Antoine Robinet. Aucun risque de coup de soleil ! La puissance délivrée, 5 watts – « équivalente à celle d'un chargeur de téléphone » –, est ajustée en temps réel, tandis que toutes les données sont enregistrées pour analyse médicale a posteriori, via une application logicielle. Objectif : un suivi précis et une observance optimale.
Un premier essai clinique sur la maladie à corps de Lewy
Le casque entre désormais dans une phase clé : celle de l'évaluation clinique. Un premier essai en double aveugle démarre aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg sur une trentaine de personnes atteintes de la maladie à corps de Lewy. Cette pathologie complexe, à la frontière entre Parkinson et Alzheimer, se caractérise notamment par des troubles cognitifs, moteurs et du sommeil mais aussi par des hallucinations et des fluctuations du comportement. Cette démence fronto-temporale concerne environ 270 000 personnes en France. « Dans 80 % des cas, le diagnostic initial est erroné, déplore Laurent Hérault. Il faut bien souvent attendre la troisième consultation pour y voir clair. » Testée à un stade prodromique, c'est-à-dire précoce, la photobiomodulation sera administrée deux fois par jour pendant six mois. L'enjeu ? Réduire l'errance diagnostique et, par conséquent, thérapeutique.
Les essais cliniques s'inscrivent dans un temps long, avec des investigations prévues sur trois à trois ans et demi, afin d'évaluer finement les effets sur la cognition, l'autonomie, la qualité de vie des patients… et de leurs aidants.
Alzheimer, traumatismes crâniens : des essais en cascade
Ce premier essai n'est qu'un point de départ. D'autres protocoles sont en cours de rédaction pour les maladies de Parkinson et d'Alzheimer. « Nos travaux préliminaires ont déjà permis de confirmer, grâce à l'IRM fonctionnelle, que la lumière proche infrarouge atteignait bien le cortex cérébral et pouvait en modifier l'activité dès une première exposition, en particulier chez les personnes âgées avec Alzheimer », révèle Laurent Hérault.
Dans un second temps, trois essais seront lancés pour améliorer la prise en charge des traumatismes crâniens, depuis la réanimation jusqu'à la réadaptation post-réanimation, y compris chez des patients présentant des troubles sévères de la conscience. « Aucun traumatisme crânien n'est anodin », rappelle Laurent Hérault.
Ces essais visent à améliorer la cognition globale et réduire la neuro-inflammation dans la maladie d'Alzheimer, diminuer les troubles moteurs associés à Parkinson, et restaurer un niveau de conscience altéré après un traumatisme crânien.
Prévenir avant de soigner : une course contre la montre
L'ambition de Clinatec ne se limite pas au traitement, elle s'inscrit aussi dans une logique de prévention. « La maladie de Parkinson est diagnostiquée en moyenne autour de 58 ans, alors qu'elle débute en réalité dix ans plus tôt », poursuit le directeur du Fonds, qui a pour ambition de « prévenir les maladies neurodégénératives dès la cinquantaine ». Cette stratégie se concrétisera notamment par un prochain essai clinique dédié à la prévention de la maladie d'Alzheimer, mené auprès de patients encore asymptomatiques, afin « d'intervenir avant l'installation de troubles cognitifs irréversibles ».
Charcot, dépressions résistantes : un champ d'application élargi
Les perspectives sont bien plus vastes. Clinatec explore également l'intérêt de la photobiomodulation pour la maladie de Charcot (SLA) mais aussi pour certains troubles psychiatriques sévères. Dépressions résistantes – qui concernent plus de 30 % des patients dépressifs – stress post-traumatique, troubles bipolaires ou encore phobies figurent parmi les pistes à l'étude... « Les troubles liés à la peur représentent 40 % des consultations des neurologues et disposent aujourd'hui de très peu de réponses thérapeutiques », souligne Laurent Hérault.
Du prototype onéreux à une solution accessible ?
Encore au stade de prototype, le casque de photobiomodulation coûte actuellement plus de 10 000 euros. Clinatec table toutefois sur une baisse importante des coûts en cas de production à plus grande échelle, avec un prix final espéré sous la barre des 3 000 euros. Une commercialisation pourrait être envisagée d'ici quatre ans. À terme, une prise en charge par l'Assurance maladie n'est pas exclue, tant les enjeux économiques et sociétaux sont importants, estiment ses concepteurs. « On a révolutionné la médecine et le diagnostic au XXe siècle. Au XXIe siècle, on révolutionnera le soin grâce à la physique », affirme Laurent Hérault. À condition, insiste-t-il, d'apporter des preuves cliniques solides. La lumière n'a pas encore réponse à tout, mais elle pourrait bien éclairer un nouvel avenir thérapeutique...
© Cassandre Rogeret