Trouver le bon antidépresseur grâce à une prise de sang?

Et si une prise de sang permettait d'identifier le bon antidépresseur? C'est le principe de la pharmacogénétique, au cœur du projet Psygen, qui vise à améliorer la prise en charge de la dépression et de l'anxiété, chez les militaires et bien au-delà.

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Une scientifique tient un flacon plein de sang, près d’un microscope.

Trouver le bon antidépresseur relève encore trop souvent du hasard. Dans l'épisode dépressif caractérisé, seuls 37 % des patients répondent favorablement à un premier traitement. Pour les autres, s'engage une succession d'essais, de semaines d'attente et d'effets indésirables parfois difficiles à supporter. Dans le monde militaire, cette réalité est encore plus brutale : plus d'un patient sur deux interrompt son traitement avant trois mois. Vulnérabilité psychique, contraintes opérationnelles… chaque prescription inadaptée peut fragiliser davantage ces parcours déjà sous tension. C'est pour rompre avec cette logique et aider les médecins à viser juste dès la première prescription que le projet Psygen a été lancé en 2021. Une innovation aujourd'hui récompensée par le prix de la Fondation des gueules cassées, remis le 22 janvier 2026.

Antidépresseurs : une efficacité encore trop imprévisible

Les antidépresseurs figurent parmi les traitements les plus prescrits en psychiatrie. Dans les armées, ils occupent une place centrale dans la prise en charge de nombreuses pathologies psychiques, en particulier le trouble du stress post-traumatique (TSPT), pour lequel ils constituent la seule classe thérapeutique disposant d'une autorisation de mise sur le marché en France. Pourtant, leur efficacité reste limitée et difficile à anticiper. Pour atteindre un taux de réponse proche de 67 %, il est souvent nécessaire de recourir à trois molécules différentes, prescrites successivement sur plusieurs mois. Une temporalité longue, qui expose les patients à une vulnérabilité prolongée.

Chez les militaires, une observance sous tension

« Fatigue, prise de poids, troubles digestifs ou sexuels (…) peuvent altérer leur qualité de vie et décourager la poursuite du traitement », explique la Fondation des gueules cassées, acteur majeur du soutien à la recherche médicale au service des blessés. Ces difficultés prennent une résonance particulière dans le contexte militaire. Seules 30 % des recrues poursuivent leur traitement après six mois. En cause : des contraintes professionnelles fortes, des exigences de vigilance et d'aptitude strictes, mais aussi une tolérance parfois insuffisante aux médicaments. La Fondation insiste sur la difficulté à inscrire les patients dans une continuité de soins, pourtant indispensable à toute amélioration durable.

Psygen, ou comment sortir de la logique « essais-erreurs »

Face à cette limite structurelle de la prescription « par essais et erreurs », Psygen propose de changer de paradigme. Cette étude clinique novatrice, portée par Emeric Saguin, médecin principal, est menée au sein du Service de santé des armées, dans trois hôpitaux militaires. Son ambition ? Explorer l'apport de la pharmacogénétique pour guider la prescription des psychotropes, en particulier chez des militaires concernés par une dépression, l'anxiété ou des TSPT. L'objectif n'est pas de remplacer le jugement clinique, mais de l'éclairer à partir de données biologiques objectives, afin d'identifier plus rapidement la molécule la mieux tolérée pour chaque patient.

La pharmacogénétique, un outil pour anticiper plutôt que subir

La pharmacogénétique analyse certaines variations génétiques afin de mieux comprendre pourquoi, à traitement identique, les patients réagissent différemment. Dans le cas des psychotropes, ces différences influencent la manière dont le médicament est métabolisé par l'organisme. « Une part importante de la réponse aux antidépresseurs dépend de facteurs génétiques, aujourd'hui insuffisamment intégrés à la décision thérapeutique », rappelle la Fondation des gueules cassées. Grâce à une simple prise de sang réalisée dès l'instauration du traitement, Psygen permet d'anticiper la tolérance d'une molécule et d'orienter chaque prescription de manière personnalisée.

Un dispositif pensé pour la pratique réelle

L'un des atouts majeurs de ce projet de recherche réside dans son intégration directe au parcours de soins. Les analyses sont réalisées au sein d'un laboratoire de pharmacogénétique créé à l'Hôpital national d'instruction des armées Bégin (Val-de-Marne). « Cette intégration garantit la qualité analytique, la standardisation des procédures et des délais compatibles avec la pratique clinique », explique le pharmacien en chef Hervé Delacour, chef du service de biochimie de cet établissement. L'aide à la prescription est transmise au médecin en moins de huit jours, au moment clé de la décision thérapeutique.

Tolérance, efficacité : des signaux cliniques encourageants

Menée auprès d'une centaine de militaires, l'étude livre déjà des résultats intermédiaires prometteurs. À huit semaines, 80 % des patients du groupe bénéficiant d'une prescription guidée par la pharmacogénétique présentent un retentissement faible ou modéré des effets indésirables, contre 33 % dans le groupe standard. Sur le plan de l'efficacité clinique, les symptômes dépressifs sont réduits en moyenne de 45 %, contre 20 % dans le groupe témoin. Une division par deux des symptômes qui suggère un bénéfice plus rapide et plus marqué.

« Le médicament n'est jamais une fin en soi »

Pour les équipes impliquées, Psygen ne se résume pas à un « outil technique ». Il marque une évolution dans la manière de penser la prescription, en articulant plus finement science, clinique et parole du patient. Pour autant, les porteurs du projet restent prudents. « En psychiatrie, le médicament n'est jamais une fin en soi. Le soin se construit d'abord dans la relation, dans l'écoute et dans la compréhension de chaque sujet », rappelle Emeric Saguin, également psychiatre au sein du HNIA Bégin. Psygen ne prétend pas remplacer cette relation mais « lui donner des appuis nouveaux », ajoute-t-il.

Un prix pour une recherche ancrée dans la réalité des blessés

Le général Luc Beaussant, président de la Fondation des gueules cassées, salue une « recherche rigoureuse, ancrée dans la réalité du terrain et tournée vers des avancées concrètes pour les patients ». À l'occasion de son 25e anniversaire, la Fondation a fait « le choix fort de distinguer un projet consacré à la blessure psychique, en cohérence avec les enjeux contemporains de la médecine militaire ». Créée en 2001 par l'Union des blessés de la face et de la tête (UBFT), cet organisme finance et récompense des projets innovants en lien avec la chirurgie réparatrice, les neurosciences, les techniques de réhabilitation et l'amélioration de la qualité de vie des personnes dans le domaine des pathologies et des traumatismes cranio-maxillo-faciaux. Son leitmotiv ? Faire progresser la science et la médecine au service des blessés et de l'ensemble de la société.

Au-delà des armées : un enjeu de santé mentale pour tous

Si les résultats définitifs sont attendus courant 2026, Psygen transforme déjà les pratiques et ouvre des perspectives bien au-delà du monde militaire. Dépression, troubles anxieux : ces réalités concernent aussi de nombreux civils confrontés aux mêmes errances thérapeutiques. En France, environ 13 millions de personnes sont touchées chaque année par un trouble psychique, soit une sur cinq, selon les autorités sanitaires, qui pointent un enjeu de santé publique majeur. « Si les résultats se confirment, nous disposerons d'un outil concret pour limiter dès le départ certains obstacles inutiles », promet Emeric Saguin. Une promesse discrète mais essentielle : celle d'un soin plus personnalisé, plus rapide et, surtout, plus supportable. Et peut-être, demain, la possibilité de trouver enfin le bon traitement… sans devoir livrer bataille.

© Africa images / Canva

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
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