Maltraitance et handicap : briser la loi du silence...

Ancienne de Moussaron, présidente de Handi'Gnez-Vous !, Céline Boussié dénonce l'omerta sur la maltraitance dans certains établissements français accueillant des personnes handicapées. Une lanceuse d'alerte qui n'a pas froid aux yeux...

12 mai 2015 • Par Céline Boussié, présidente de Handi’Gnez-Vous !

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Handicap.fr : Vous menez un combat en faveur de la bientraitance dans les institutions françaises qui accueillent des personnes handicapées. A quel titre ?
Céline Boussié : Je travaillais en tant qu'aide médico-psychologique (AMP) à Moussaron, l'institut gersois qui a défrayé la chronique fin 2013 pour maltraitance sur ses résidents (article en lien ci-dessous). J'ai tout de suite vu que certaines choses n'allaient pas mais il m'a fallu six ans pour réunir des preuves. Je n'étais d'ailleurs pas la seule puisque d'autres professionnels avaient dénoncé ces agissements dès 1995. Aujourd'hui, lorsque vous voyez que la justice vient de classer sans suite neuf plaintes sur dix (article en lien ci-dessous), il y a de quoi s'alarmer. Le « cas » Moussaron a fait scandale mais une partie de l'équipe dirigeante est toujours en poste. Vous trouvez cela normal ? Et je ne suis pas la seule à le dire ; déjà en 2003 dans son rapport « Briser la loi du silence » (lien ci-dessous), le sénateur Paul Blanc mettait directement en cause la politique de management de certains établissements.

H.fr : Moussaron n'est donc pas un cas isolé…
CB : Evidemment que non ! Je peux vous en citer partout en France. Qui ne sont d'ailleurs pas volontairement maltraitants mais où la prise en charge est si peu adaptée que cela revient au même. Le manque de soin c'est aussi « non-assistance à personne en danger ». Des procès sont en cours comme à Rouen où la négligence d'un professionnel non qualifié a conduit à la mort d'un jeune à cause d'une fausse route en 2011. Il ne pesait plus que 30 kilos… Un « résident difficile » selon son éducateur mais, dans ce cas, on choisit un autre métier… Et un autre en Seine-et-Marne. Et un « Moussaron bis » dans le 65 ! La liste est longue, j'ai un dossier de 1500 pièces, je le tiens à disposition… Alors, certes, il n'est pas question de généraliser ; il y a fort heureusement une grande majorité d'établissements qui sont irréprochables mais pourquoi cette omerta sur ceux qui dysfonctionnent ? Quels sont ces enjeux qui poussent à refermer ces portes ? Le vrai scandale est bien là.

H.fr : Vous allez jusqu'à parler de maltraitance institutionnelle…
CB : Comment appeler cela autrement lorsqu'on ferme les yeux au motif de préserver un bassin d'emploi ou les intérêts financiers de quelques-uns, qui ne se gênent d'ailleurs pas pour faire fructifier leur parc immobilier avec l'argent public au lieu de l'investir pour leurs résidents ? Ce naufrage de la prise en charge est un véritable scandale d'Etat. La France a 40 ans de retard et ce qui a été mis en place ne fonctionne pas. Nous avons d'ailleurs déployé une banderole lors des rencontres parlementaires consacrées à l'autisme le 8 avril 2015 où il était écrit « La bientraitance, c'est l'affaire de tous ».

H.fr : Vous rejoignez les propos très récents de la secrétaire d'État chargée de la Famille, Laurence Rossignol…
CB : Le 12 mai 2015, dans sa proposition de loi relative à la protection de l'enfant, elle écrit « La bientraitance, c'est le fil d'Ariane d'une politique globale de l'enfance. (…) C'est à l'Etat de l'entreprendre car il est le garant de la protection de l'enfance. » Y-aurait-il une exception pour les enfants handicapés ? Alors qu'on ne vienne pas me dire que je jette des pavés dans la mare !

H.fr : Vous avez donc créé une association au nom sans équivoque, « Handi'Gnez-Vous ! ».
CB : Oui, avec l'ambition d'être des professionnels lanceurs d'alerte. Mais tant qu'on ne protégera pas ces « vigies citoyennes », on ne pourra pas protéger les personnes vulnérables.

H.fr : Quelles sont vos revendications ?
CB : Nous déplorons un manque évident de places. C'est ce travail à la chaîne qui peut engendrer de la maltraitance. Mais aussi des méthodes inadaptées ; pourquoi avoir recours à des contentions chimiques lorsqu'une prise en charge éducative et comportementale donne d'excellents résultats. Dans les conditions actuelles, il y a également un manque manifeste de contrôles de la part des ARS (Agences régionales de santé). Et, lorsqu'il y a effectivement des contrôles, que ces agences prennent leurs responsabilités ! Dans le cas de Moussaron, le rapport de l'ARS Midi-Pyrénées faisait état « d'évènements indésirables ». Une manière soft de définir des châtiments corporels ?

H.fr : Mais les parents n'ont-ils pas leur mot à dire ?
CB : Evidemment, et c'est pourquoi on voit fleurir tant de petites associations parentales qui commencent à déranger ce clan très fermé d'associations gestionnaires et tentent de se mobiliser, ensemble. Si les parents étaient davantage partie-prenante dans le projet de leur proche, nous n'en serions pas là. Je suis une professionnelle du médico-social mais j'ai pris fait et cause pour les parents d'enfants vulnérables car ils ne sont pas entendus, pas protégés, et certains risquent parfois la mise sous tutelle de leur enfant.

H.fr : La désinstitutionalisation est un mot dans l'air du temps… Serait-ce un moyen de résoudre les problèmes ?
CB : Oui. Permettre à des enfants de vivre en milieu ordinaire, d'aller à l'école, c'est offrir davantage de places en établissements à ceux qui en ont vraiment besoin. Mais il faut tout de même savoir que la maltraitance concerne aussi, malheureusement, les services d'aide à domicile.

H.fr : Avec de telles actions, vous ne vous faites pas que des amis ?
CB : C'est dur, très dur, pour toute ma famille. J'ai perdu mon emploi, dû déménager mais les menaces et les pressions n'ont pas cessé pour autant, malgré la protection de la gendarmerie. C'est un véritable lynchage ! Je n'ai pourtant fait que mon devoir ; il existe un texte (arrêt de la cour d'appel du 18 novembre 2005) qui dit que tout salarié qui dénonce des actes de maltraitance dans le médico-social doit bénéficier d'une mesure de protection renforcée et ne peut être licencié (lien ci-dessous) ; il a fait jurisprudence mais n'est pas appliqué.

H.fr : Alors, maintenant, qu'allez-vous faire ?
CB : Pas question de retourner travailler dans une institution ; j'envisage une reconversion professionnelle et travaille avec trois autres associations sur un projet qui aurait pour mission de promouvoir la notion de bientraitance, à la fois en aidant les parents et en mettant notre expérience à la disposition des associations, des établissements et, pourquoi pas, de nos institutions. Favoriser les échanges, la transparence et le dialogue entre toutes les parties concernées ! Après avoir beaucoup dénoncé, m'être longtemps battue, je n'ai qu'un seul objectif, construire et proposer, enfin, des solutions !

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Emmanuelle Dal'Secco, journaliste Handicap.fr"

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