Misophonie : la vie à contre-bruit

De plus en plus reconnue, la misophonie rend le quotidien particulièrement sensible. Un témoignage incarné, puis d'autres voix, dont celle de Bruno Salomone, pour comprendre ce trouble qui isole et fait souffrir.

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Jeune femme qui se tient la tête, les yeux fermés.

Il y a des bruits que tout le monde remarque à peine. Et puis il y a ceux qui vous traversent comme une décharge électrique. Pour moi, ce ne sont pas tous les sons, mais certains, très précis, impossibles à ignorer. Le bruit d'une bouteille en plastique qu'on compresse, par exemple. Un geste banal, sans importance pour les autres, mais qui suffit à tout faire basculer. En une seconde, mon corps se tend. La mâchoire se verrouille, le cœur s'accélère, et une colère fulgurante monte, sans filtre. Irrationnelle, incontrôlable. Et profondément culpabilisante.

Quand l'intime fait du bruit

Ce n'est pas seulement le plastique. D'autres sons s'imposent, surgissant sans prévenir, comme des intrusions. Je suis journaliste. Et misophone. Longtemps, je n'ai pas su mettre de mots sur cette violence intérieure. On parle facilement du bruit comme d'une nuisance extérieure, rarement comme d'une agression intime. Pourtant, la misophonie - littéralement « haine du son » - désigne précisément une intolérance très forte à certains bruits spécifiques, le plus souvent corporels et émis par l'entourage. Comme si les sons les plus dérangeants étaient ceux qui relèvent de la part primaire, animale et intime de l'autre.

L'art d'éviter

Avec le temps, mon monde s'est rétréci. L'été, j'ai renoncé à manger dehors. Pas pour le bruit des voitures ou des enfants, non. Pour lui. Le rire gras de mon voisin, régulier, imprévisible, impossible à ignorer. Un rire qui s'impose, envahit, colonise l'espace. Et pourtant, au demeurant, l'homme est charmant, prévenant, le genre de voisin qu'on est censé apprécier. C'est peut-être cela, le plus difficile : savoir que l'autre n'y est pour rien, qu'il est même sympathique, et malgré tout, ne pas supporter ce qu'il émet malgré lui. Alors j'évite. Je contourne. J'organise mes journées pour ne pas l'entendre. La misophonie est aussi une maladie de l'évitement.

L'enfer feutré de l'open space

Il y a quelques années, je travaillais dans un grand groupe et j'ai fait l'expérience de l'open space. Sur le papier, un environnement dynamique, collaboratif. Dans les faits, un champ de mines sonore. Les claviers qui crépitent, les stylos qu'on clique machinalement, les gorgées de café avalées à intervalles réguliers, les respirations trop proches. Rien d'extraordinaire, rien que de très banal - sauf pour moi. Très vite, travailler est devenu secondaire, toute mon attention étant mobilisée à anticiper, repérer, éviter. J'étais en alerte permanente, épuisée avant même la fin de la journée. Je mettais des écouteurs, je changeais de place, je multipliais les stratégies pour tenir. Sans jamais oser dire vraiment pourquoi. Parce qu'expliquer qu'un simple bruit de mastication peut vous empêcher de penser reste, encore aujourd'hui, difficilement audible. Dès lors, pour une journaliste misophone, la pige depuis son domicile peut offrir la possibilité d'un travail apaisé.

Une souffrance partagée

Comme beaucoup, j'ai cru être seule, ou simplement « trop sensible ». Jusqu'à comprendre que nous sommes nombreux et qu'il existe aussi des associations pour s'entraider www.misophonie.fr... ). Selon les conclusions d'une étude anglaise parue en mars 2023 dans la revue PLOS One, près d'un adulte britannique sur cinq, soit 18, 4 % de la population serait concerné par la misophonie. Derrière ce chiffre, des réalités très différentes, mais un même mécanisme, une réaction émotionnelle disproportionnée face à des sons précis. Pas une gêne. Une déflagration. Camille, 29 ans, en parle avec une lucidité désarmante : « Chez moi, ça commence dès le matin. Le petit déjeuner en couple, c'est devenu impossible. Le bruit d'une pomme qu'on croque, d'un café avalé… Je trouve des prétextes pour me lever plus tôt, ou partir avant. Au bureau, quand mon collègue mâche son chewing-gum, j'ai envie de le tuer ! » Comme moi, elle oscille entre stratégies de protection et culpabilité. À l'autre bout du spectre, Marc, 52 ans, a fini par consulter après des années de tension silencieuse : « Ce n'était pas seulement les repas. C'était aussi les bruits du quotidien, en continu. Le tic-tac d'une horloge, le froissement du journal le matin, les pas dans le couloir la nuit… tout prenait une ampleur démesurée. » Il raconte surtout une fatigue installée, liée à cette impossibilité de relâcher la vigilance. Avec le temps, il a commencé à s'isoler dans certaines pièces, à éviter les moments de vie commune, notamment le soir devant la télévision, où les sons de bouche, de respiration ou de grignotage devenaient insupportables. « Je me surprenais à inventer des prétextes pour rester seul. Ce n'était pas contre ma famille, mais je n'y arrivais plus. »

Un trouble encore mal compris

La misophonie est décrite dans les années 2000 par les travaux des docteurs Margaret et Pawel Jastreboff. Elle se caractérise par des réactions très intenses et quasi réflexes face à certains sons du quotidien : accélération du rythme cardiaque, tensions musculaires, montée soudaine de colère ou de dégoût. Les études concernant ce trouble sont encore à leurs balbutiements avec une communauté médicale divisée quant à l'origine de la problématique. L'une d'entre elles, publiée en 2025 dans le Journal of Otology, apporte un éclairage important. Elle montre que la misophonie ne serait pas liée à une altération de l'audition, mais plutôt à une réaction émotionnelle automatique et disproportionnée face à certains sons. Les personnes concernées auraient également davantage de difficultés à prendre du recul ou à moduler leur réponse émotionnelle dans ces situations. Ces résultats orientent progressivement les prises en charge vers des approches centrées sur la régulation émotionnelle plutôt que sur l'audition. Ce qui est en revanche bien établi, c'est l'impact du trouble : isolement, tensions relationnelles, fatigue mentale. Un handicap invisible, d'autant plus difficile à comprendre pour l'entourage que les sons en cause sont ordinaires alors que la réaction, elle, est loin de l'être.

Bruno Salomone, une voix pour les misophones

Le comédien, décédé il y a peu, avait contribué à rendre ce trouble plus visible. Ceux qui l'ont côtoyé évoquent un homme chaleureux, accessible, loin de toute caricature d'irritabilité. Lui-même évoquait avec sincérité la manière dont certains sons pouvaient le déborder, malgré ses efforts pour les contenir. Avec son roman Les Misophones, publié en 2019, il avait choisi d'en faire une matière littéraire, mêlant humour et malaise, pour donner une forme à cette expérience invisible. Au-delà du livre, sa parole avait ouvert un espace, celui d'une contradiction intime, entre sociabilité et saturation sensorielle. Sa disparition a ravivé cet héritage discret, celui d'avoir mis des mots sur une souffrance encore trop souvent minimisée.

Des thérapies aux résultats variables

Aujourd'hui, plusieurs prises en charge existent : thérapies comportementales, intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires aussi appelée EMDR, techniques de régulation émotionnelle. Elles visent moins à faire disparaître les sons qu'à mieux apprivoiser les réactions qu'ils déclenchent. Mais le chemin reste souvent long, et les résultats diffèrent d'une personne à l'autre. En attendant, beaucoup apprennent à mettre des mots sur ce qu'ils vivent. À nommer ce qui se joue. À expliquer sans se justifier. Car derrière l'agacement, il n'y a ni caprice ni sur-réaction. Plutôt un corps qui déborde, une perception qui s'emballe. Et cette difficulté discrète de continuer à vivre avec le bruit des autres.

© triocean de Getty Images / Canva

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