Alors que le recueil de la parole est primordial en matière de pédocriminalité, la justice traite un dossier complexe, avec des jeunes en situation de polyhandicap qui sont parvenus à dénoncer des viols grâce à des tablettes et des pictogrammes.
Tout part d'un entretien de suivi de Nathan, au neurodéveloppement affecté, avec sa psychologue en septembre 2023. Pour garantir son anonymat, son prénom, et celui des autres parties civiles, ont été modifiés.
Âgé de 13 ans à l'époque, l'adolescent ne parle pas mais comprend. En salle d'attente, il décrit sur sa tablette qu'un éducateur spécialisé, Tarik B., lui a « léché les fesses », selon des éléments d'enquête dont l'AFP a eu connaissance.
Il fera comprendre que l'éducateur lui a « léché le zizi » et introduit « quelque chose dans les fesses » devant la psychologue, spécialiste en communication visuelle qui échange avec lui via tablette et podd (ensemble de classeurs papier ou électronique, avec des pictogrammes, comme douleur, colère, parties du corps...).
Alertée, la directrice du Centre Lecourbe (Paris, 15e), doté d'une unité spécialisée pour enfants en situation de polyhandicap, demande à la psychologue de s'entretenir avec les cents autres adolescents ou jeunes adultes - l'un est décédé depuis - en contact avec l'éducateur.
Tous ont recours à une communication non-verbale. Seule l'une d'entre eux prononce de rares mots.
Le courage et la dignité des victimes
Eric, 13 ans à l'époque, montrera l'animateur sur des photos, sa bouche et les pictogrammes, « langue », « fesses », « câlin ».
Leïla, 19 ans, fait comprendre que Tarik B. lui touche le haut du corps et lui « lèche la zezette ».
L'éducateur, 52 ans, est mis à pied « le jour même » selon l'établissement, qui l'a ensuite licencié.
Mis en examen pour viols, commis sur une personne vulnérable et sur des personnes de moins de quinze ans, il est aussi poursuivi pour agressions sexuelles sur personnes vulnérables par une personne ayant autorité.
Soit six victimes identifiées selon les enquêteurs, entre octobre 2021 et septembre 2023.
Me Mathias Darmon, avocat de l'association Innocence en danger, partie civile, salue auprès de l'AFP « leur courage et leur dignité ».
« Je pense que le fait que le premier recueil de la parole des victimes ait été réalisé par une psychologue libérale, et non par des proches, a pesé dans l'intérêt porté à la dénonciation » par les enquêteurs, estime auprès de l'AFP Me Caty Richard, avocate de Nathan.
« Paradoxalement, la fragilité de ces enfants s'est transformée en force pour l'enquête car il fallait les protéger vite et qu'on ne pouvait pas soutenir qu'ils brodaient ou qu'ils avaient été influencés », poursuit-elle.
« Avec l'usage des pictogrammes, leurs dénonciations sont ramenées à leur substantifique moelle, précises et dénuées de fioritures. »
Des proies supposées faciles
Placé en détention provisoire, l'éducateur a depuis été remis en liberté sous contrôle judiciaire, avec notamment interdiction d'une activité impliquant des mineurs.
Le mis en cause, qui avait des photos d'une dizaine de mineurs nus dans ses supports électroniques, nie. Ses avocats, contactés par l'AFP, n'ont pas donné suite.
D'après des éléments de l'enquête, son ex-compagne et son fils n'évoquent aucun comportement problématique, comme la plupart de ses collègues. Une auxiliaire de puériculture émet même des doutes sur la véracité des accusations et la capacité des jeunes à s'exprimer « aussi clairement ».
« Ce ne sont pas des professionnels de justice », balaie Me Richard, qui espère que ce dossier dissuadera les agresseurs de cibler des personnes handicapées comme des « proies supposées faciles ».
Les indices et l'instruction en cours
Les enquêteurs ont rassemblé d'autres indices. La mère de Leïla raconte ainsi que sa fille se crispait quand elle lui changeait sa couche (les jeunes ne sont pas autonomes, certains ne marchent pas ou sont nourris par sonde).
Des parents trouvent leurs enfants plus apaisés quand l'éducateur est en congés.
Il y a aussi les examens médicaux. Celui de Nathan s'avère compatible avec ses dénonciations. Pour Eric, difficile toutefois de déterminer l'origine de légères lésions génito-anales.
L'instruction se poursuit. Depuis trop longtemps pour Me Agnès Lowenstein, partie civile : « L'état de ce dossier des enfants particulièrement vulnérables, dit beaucoup de la façon dont l'Etat les considère ».
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