Viol dans un IME: à 14 ans, il brise l'omerta grâce à la CAA

Dix enfants violés dans un IME fin 2023. Non-oralisant, Nathan, 14 ans, a brisé l'omerta en dénonçant les sévices de son éducateur grâce à la Communication alternative améliorée. Sa mère met en lumière son importance pour dénoncer toutes violences.

• Par
Photo en noir et blanc d’une personne faisant le signe stop avec sa main.

« Mon éducateur m'a léché le zizi. Il a dit que c'est parce que j'étais méchant, et que ça devait rester secret. » C'est avec effroi qu'en septembre 2023, Sophia* apprend que son fils a été violé par son éducateur au sein de l'IME parisien dans lequel il est accueilli depuis 2021. Nathan*, 14 ans, vit avec un syndrome génétique rare qui relève des troubles neurodéveloppementaux et se caractérise notamment par un déficit intellectuel sévère, des troubles moteurs et de la parole.

Non-oralisant, l'adolescent utilise la communication alternative améliorée ou augmentée (CAA) pour s'exprimer. Six mois plus tard, Sophia revient sur cet évènement traumatisant. Interview.

Handicap.fr : En quoi la CAA s'est-elle révélée capitale ?
Sophia
: Depuis son arrivée dans l'établissement en 2021, cet éducateur a multiplié les agressions sexuelles. Le seul qui a pu le dénoncer, c'est mon fils car il utilise des outils de CAA. Ses révélations ont été l'élément déclencheur permettant de libérer la parole ; d'autres enfants, débutants en CAA, ont ensuite exprimé ce qu'ils ont subi. Au total, dix ont été agressés, dont trois violés. D'autres familles ont porté plainte après nous.

H.fr : Dans quelles circonstances avez-vous découvert le viol de votre fils ?
S
: Depuis qu'il est en IME, j'ai pris l'habitude de lui poser des questions sur sa journée. Il me répond à l'aide des pictogrammes « oui » ou « non ». Le jour où le viol a eu lieu, il était très fatigué, c'était un vendredi de septembre, j'ai pensé que c'était dû aux fortes chaleurs et à la reprise de l'IME après les vacances estivales.

J'attends donc le lendemain pour lui demander si « on a été gentil avec lui », il me répond « non », avant de me montrer deux pictogrammes : « langue » et « fesses ». Je lui demande si l'éducateur lui a fait mal lorsqu'il a changé sa couche, il me répond « non ».

A ce moment-là, nous nous trouvions dans la salle d'attente de sa psychologue. Quand vient notre tour, je lui explique ce qui vient de se passer et elle continue de l'interroger. Nathan a la possibilité de jongler entre des pictogrammes sur un classeur papier et une tablette qui dispose d'un clavier alternatif avec prédiction de mots. Grâce à cette combinaison, il a pu détailler ce qui s'était passé.

H.fr : Avez-vous immédiatement saisi le sens de ces pictogrammes ?
S
 : Je m'en suis doutée car il n'avait jamais utilisé ce vocabulaire. Mais ce n'est pas la première chose qui m'est venue à l'esprit car, lorsque l'on met son enfant en IME, on pense que nos enfants sont protégés, entourés d'adultes dans un lieu « sécure ». On ne parle pas des agressions sexuelles et des viols, alors que c'est loin d'être anecdotique, c'est même fréquent.

H.fr : Ce qui vous a mis la puce à l'oreille, c'est aussi le fait que cet éducateur s'oppose à la CAA...
S
: Effectivement, je l'avais croisé lors d'une journée de sensibilisation à la CAA avec des professionnels de l'IME et des familles. Il contestait cet outil, prétextant qu'il ne fallait pas « infliger ça aux enfants ». C'est un argument que l'on entend souvent, au motif que cela demande un effort cognitif trop « violent » ou que ces enfants n'en sont pas capables. Mais stop !

H.fr : J'imagine que l'éducateur a immédiatement été mis à pied.
S
: Oui, la direction de l'établissement s'est montrée très réceptive et pro-active. En revanche, il a été soutenu par ses collègues qui nous accusent d'avoir inventé cette histoire de toute pièce. Quant à lui, il continue de nier.

H.fr : Votre fils vous a-t-il fait part de ses émotions depuis ?
S
: Il nous dit qu'il est triste, qu'il a peur, qu'il est cassé, qu'il a envie de mourir. Certains considèrent que les enfants non-oralisants n'ont pas la capacité de prendre conscience de ce qui leur est arrivé. C'est faux, Nathan est brisé, comme n'importe quelle victime.

H.fr : Nathan a tout de même souhaité retourner dans cet IME...
S
: Tout à fait. Il a conscience de son état psychique mais a compris que le danger était écarté et, surtout, il a besoin de conserver sa routine. Et puis il aime être là-bas avec ses camarades.

H.fr : Depuis quand utilisez-vous la CAA pour communiquer avec votre fils ?
S
: Depuis l'annonce du diagnostic à ses 21 mois en 2011, lorsqu'on nous a dit qu'il ne pourrait pas parler. C'est grâce à des familles à l'étranger que nous avons découvert la CAA.

H.fr : Quelles méthodes avez-vous utilisées ?
S
: Nous avons d'abord testé le Makaton puis, à ses 3 ans, le Pecs, pour lui permettre de formuler des demandes. Mais c'était frustrant et « limitant » pour lui, il a commencé à se mettre en colère, à se mordre la main car il ne pouvait pas exprimer tout ce qu'il souhaitait. En France, beaucoup d'orthophonistes ne connaissaient pas lesméthodes de communication alternatives, nous avons donc cherché ce qui se faisait à l'étranger. Nous sommes tombés sur des « outils de communication robustes », qui suivent le développement de l'enfant et sont très fournis en vocabulaire. Ils ne se limitent pas à quelques picto (encore, fini, manger, boire) mais proposent des verbes, des pronoms personnels, différentes catégories, comme les lieux (parc, piscine, forêt...), les transports, les animaux ainsi que l'alphabet. Aujourd'hui, nous utilisons le PODD, le logiciel de communication TD Snap, qui développent toutes les fonctions de communications. Ces outils étaient utilisés en Europe et outre-Atlantique mais peu en France.

H.fr : Nathan s'est-il immédiatement montré réceptif ?
S
: Je me suis formée en 2016. Au début, Nathan ne s'y intéressait pas car il n'avait pas l'habitude que l'on s'adresse à lui de manière aussi complexe et complète. Il a fallu développer ses capacités communicationnelles. En 2017, je me suis formée à la littératie, qui part du principe que tout individu est capable d'apprendre à lire et à écrire, il suffit juste d'adapter les moyens et les apprentissages. J'ai pu effectuer ces formations grâce à l'organisme CAApables. Et, aujourd'hui, Nathan est bel et bien CAApable d'écrire ! Tous les enfants ne sont peut-être pas aussi structurés dans leur écrit, l'impact du handicap est évidemment à prendre en compte mais il est essentiel de présumer du potentiel de chacun. Ne pas proposer, c'est passer à côté de belles opportunités d'échanger.

En écho à cette affaire, un groupe de parents a lancé le mouvement « Me too sans voix » en mars 2024, qui commence à prendre de l'ampleur sur les réseaux sociaux.

Envie d'en savoir plus sur la CAA et son rôle capital pour en finir avec les violences sexuelles ? Découvrez les deux autres articles de ce dossier :
- Enfant sans parole:la CAA pour dénoncer la violence sexuelle

- Enfant non-oralisant: "proie idéale" des prédateurs sexuels?.

* Les prénoms ont été changés pour préserver l'anonymat

© Canva

Partager sur :
  • LinkedIn
  • Twitter
  • Facebook
"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
Commentaires0 Réagissez à cet article

Thèmes :

Rappel :

  • Merci de bien vouloir éviter les messages diffamatoires, insultants, tendancieux...
  • Pour les questions personnelles générales, prenez contact avec nos assistants
  • Avant d'être affiché, votre message devra être validé via un mail que vous recevrez.