Affaire Rachel: justice complice de préjugés sur l'autisme ?

Après avoir fait la une des médias, l'affaire Rachel a inspiré un documentaire. Passionnée par les intrigues judiciaires, la réalisatrice, Marion Angelosanto, l'a suivie pendant plus de trois ans. Interview cash d'une journaliste choquée.

6 avril 2019 • Par

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Docu à voir le 6 avril 2019 à 21h sur Public Sénat et le 22 avril sur France 3 région Auvergne-Rhône-Alpes à 20h50.


Handicap.fr : Vous avez réalisé le documentaire Rachel, l'autisme à l'épreuve de la justice (article complet en lien ci-dessous). Pourquoi vous être penchée sur cette affaire ?
Marion Angelosanto : J'ai rencontré son avocate, Sophie Janois, en 2014 et j'ai tout de suite été saisie par le fait qu'elle ne défendait que des personnes avec autisme. Mon idée de départ était de faire une photographie de la prise en charge de l'autisme à travers ce prisme judiciaire. Au début, j'ai eu du mal à me saisir de l'affaire Rachel car c'était presque un fait-divers. Je me suis dit : "Bon deux enfants avec autisme plus la mère... Cette histoire parle d'elle-même". Mais pas du tout ! C'est une affaire à partir de laquelle on peut tout comprendre : le retard de diagnostic et de formation des professionnels, le regard que la société porte sur les mères, très imbibé de psychanalyse, et l'idée que les parents sont nécessairement responsables des troubles de leurs enfants… Cette affaire emblématique est aussi le premier échec de Sophie Janois.

H.fr : Pourquoi Rachel est-elle devenue la bête noire des services sociaux ?
MA : D'abord, elle est autiste Asperger donc elle ne donne pas le change de façon convenable, à plus forte raison lorsque ses interlocuteurs la remettent en question. Elle s'est sentie jugée par les travailleurs sociaux qui lui ont posé des questions sur son enfance, sa sexualité... Dans une enquête sociale, toute votre vie est passée au crible. Comme de nombreuses femmes Asperger, elle était très clinique dans la description des problèmes de ses enfants, un peu "froide" ; on a alors pensé qu'elle prenait une forme de plaisir à lister leur handicap. Comme ces travailleurs sociaux étaient convaincus, sur la base du dossier médical, que les enfants n'avaient pas de handicap, ils considéraient Rachel comme dangereuse.

H.fr : Que reproche l'Aide sociale à l'enfance (ASE) à Rachel exactement ?
MA : De "ne pas avoir adhéré aux rendez-vous et à l'aide" qu'elle lui proposait. Mais ces aides n'étaient pas adaptées au trouble du spectre de l'autisme. L'ASE est arrivée avec des réponses éducatives mais l'autisme n'a rien à voir avec l'éducation.

H.fr : Et la justice ? Pourquoi l'a-t-elle dans son viseur ?
MA : Un juge des enfants travaille main dans la main avec les services de l'ASE. Il n'a pas le temps d'aller à la rencontre des familles donc il se fait une opinion à partir des rapports. Quand vous découvrez un rapport comme celui-là et que vous voyez les parents une heure dans un bureau et qu'en plus vous avez en face de vous une femme qui ne sait ni capter le regard ni raconter son histoire... Le tableau devient catastrophique.

H.fr : Pourquoi les juges étaient-ils réticents concernant le handicap des enfants ?
MA : Ils ont considéré qu'il ne fallait pas que ces enfants soient enfermés dans leur handicap. Aujourd'hui, leur autisme est complètement passé sous silence, ils sont suivis pour un problème d'attachement à leur mère. Le petit dernier ne reçoit pas son médicament pour son hyperactivité. Quand on en arrive-là, c'est qu'il y a une vraie méconnaissance de l'autisme. Ca montre aussi le regard que la société porte sur le handicap, comme si c'était un grand malheur, une plaie. Le hic, c'est qu'il y a quatre diagnostics, posés sur Rachel et ses trois enfants, qu'on ne peut pas contester.

H.fr : A ce propos, on parle de plus en plus de diagnostics abusifs dans le champ de l'autisme. Vous est-il venu à l'esprit que ce pouvait être le cas de Rachel ?
MA : J'ai vu son diagnostic. Son comportement a été étudié par une équipe pluridisciplinaire, selon les normes. Elle a ensuite passé des tests standardisés- c'est très important car ils sont reconnus par l'Organisation mondiale de la santé (OMS)- qui permettent d'obtenir un score. Le sien montrait clairement qu'elle était autiste, plus vraisemblablement Asperger car elle n'a pas de retard mental associé. De plus, les observations cliniques des professionnels ont permis d'établir un profil. A partir du moment où l'on a cette double analyse, on peut très difficilement le remettre en question.

H.fr : Et vous, quel est votre sentiment personnel ?
MA : Sa voix monocorde, ses réponses laconiques, son incapacité à se représenter quelque chose qu'elle n'a pas vu, son incompréhension de l'humour... Ca ressemble quand même vachement à l'autisme.

H.fr : C'est dommage de ne pas avoir aborder cette question dans le film...
MA : L'histoire est tellement compliquée, il fallait déjà la raconter de manière simple et montrer le combat judiciaire. En 52 minutes, c'est chaud !

H.fr : Dans votre film, vous dites que l'ASE n'a pas souhaité répondre à vos questions. Pour quelles raisons ?
MA : Il faudra leur poser la question... Leur explication est à mourir de rire : "Le conseil départemental et l'ASE ne sont pas habilités à commenter une décision de justice, qu'ils ne font qu'appliquer dans l'intérêt unique des enfants". Alors que la justice rend cette décision sur la base de leurs rapports. L'ASE est absolument intouchable ; elle ne subit aucune évaluation interne ni externe de ses pratiques, c'est une exception dans le champ médico-social. Il n'y a aucun recours pour les parents qui s'estiment injustement privés de la garde de leurs enfants. Par ailleurs, deux jours après notre demande d'interview, l'ASE a dit à Rachel que, comme ses enfants allaient très mal, ses droits de visite seraient "largement" revus à la baisse... Quelle coïncidence ?

H.fr : C'est la raison pour laquelle il n'y a pas de point de vue contraire dans votre film ?
MA : Les avis contraires, on les donne quand même un peu pour comprendre les arguments de chacun. Je ne pense pas être particulièrement à charge. J'essaye d'expliquer que, quand une personne entre dans cet engrenage, c'est extrêmement compliqué pour les travailleurs sociaux de voir les choses différemment. Mais je leur accorde d'avoir agi de bonne foi, je pense qu'ils sont convaincus de leur truc.

H.fr : Pourquoi avoir choisi Public Sénat ? Cette chaîne, institutionnelle et réputée pour son sérieux, permet de crédibiliser l'affaire Rachel ?
MA : Bien sûr. Avec mes producteurs, nous avons toujours voulu passer sur des chaînes publiques, parce que c'est un problème de service public. Le 22 avril 2019, le film sera également diffusé sur France 3 région Auvergne-Rhône-Alpes à 20h50. C'est énorme ! Nous espérons que ça fera bouger les choses en Isère car la plupart des centres médico-psychologiques n'acceptent pas les diagnostics d'autisme, toujours pour des raisons idéologiques.

H.fr : L'enjeu est donc de porter l'affaire au secrétariat d'Etat au Handicap pour qu'il puisse réagir face à ce besoin de formation ?
MA : Ils sont déjà au courant de tout, depuis 2015. Qu'est-ce que vous croyez...

H.fr : Les avez-vous contactés ?
MA : Oui mais l'exécutif ne peut rien faire contre une décision administrative prise dans un conseil départemental. C'est le système français...

H.fr : Sophie Cluzel, secrétaire d'Etat au handicap, a rencontré Rachel. Sur quoi ce rendez-vous a-t-il débouché ?
MA : Sur rien. Lettre morte. Le 4 avril, elle n'assistera pas à la projection du film. Et, en plus, elle a demandé à ce que leur échange ne soit pas relayé dans la presse.

H.fr : C'est pour cela que vous n'en parlez pas dans le film ?
MA : Bah non, parce qu'il ne s'est rien passé... Le vrai sujet, c'est le secrétaire d'Etat à la Protection de l'enfance, Adrien Taquet. Il y a quelques jours, il a affirmé, dans un article du Monde, qu'il voulait sensibiliser les travailleurs sociaux à l'autisme. Les gens commencent à s'emparer du sujet. Une travailleuse sociale expliquait à une consœur qu'ils avaient tellement peur de passer à côté d'une maltraitance qu'ils étaient à l'affut de tous les signes et qu'effectivement ces signes se confondaient avec l'autisme. On n'a pas beaucoup d'espoir pour Rachel ; elle n'en a aucun. Elle dit qu'elle continue à se battre pour les autres, pour que son dossier serve d'exemple.

H.fr : Pourtant on prétend que les personnes autistes ne sont pas très empathiques…
MA : C'est vrai. Au fond, elle doit avoir encore un petit espoir que les gens la voient comme elle est et plus comme un monstre.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

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