« Tu sais que tu arrêtes de respirer pendant la nuit ? » Lorsque sa femme lui fait cette remarque au petit-déjeuner, Marc hausse les épaules. À 48 ans, il croyait enfin tenir l'explication de ces difficultés qui l'accompagnaient depuis toujours. Le diagnostic de TDAH semblait tout expliquer : les oublis, les difficultés de concentration, les dossiers laissés en plan et cette fatigue qui ne le quittait jamais. Alors, pourquoi chercher ailleurs ? Pourtant, quelques semaines plus tard, un examen du sommeil révèle près de 300 arrêts respiratoires au cours d'une seule nuit ! Derrière un premier diagnostic bien réel s'en cachait un second passé inaperçu pendant des années.
Le piège des ressemblances
Fatigue persistante, difficultés d'attention, oublis à répétition, irritabilité… Difficile, dans ces conditions, de savoir ce qui relève du TDAH d'un sommeil de mauvaise qualité. Cette entremêlement des symptômes explique qu'une apnée du sommeil puisse passer inaperçue. Cette situation est loin d'être anecdotique. En France, le TDAH concerne environ 2,5 % des adultes, soit près de 1,5 million de personnes, selon l'Inserm. Publié en 2024 dans la revue médicale Cureus, un travail de synthèse dirigé par le Dr Thomas O. Awadalla montre que le syndrome d'apnées obstructives du sommeil (SAOS) peut reproduire ou accentuer plusieurs manifestations du TDAH, compliquant parfois le diagnostic.
Les auteurs estiment qu'un trouble respiratoire du sommeil devrait être recherché plus systématiquement chez les patients présentant des difficultés attentionnelles persistantes ou une fatigue chronique. Cette confusion n'est pas sans conséquence. Lorsqu'un SAOS n'est pas identifié, ce n'est pas seulement la fatigue qui persiste. C'est aussi un facteur de risque cardiovasculaire qui continue d'évoluer dans l'ombre.
Le SAOS, bien plus que des ronflements
Longtemps considéré comme un simple trouble du sommeil, le SAOS est désormais reconnu comme une maladie chronique aux conséquences multiples. Au-delà de la fatigue et des ronflements, il peut affecter le cœur, les vaisseaux, le cerveau et le métabolisme. Réduire le syndrome d'apnées obstructives du sommeil aux ronflements serait aujourd'hui une erreur. Il constitue un véritable enjeu de santé publique. Selon les estimations de l'Inserm, une personne sur dix dans le monde souffrirait d'apnées du sommeil.
En France, près de 1,8 million de patients sont traités par pression positive continue (PPC), mais de nombreux cas restent encore non diagnostiqués. Le SAOS est également associé à une somnolence diurne, des troubles de la mémoire, des difficultés de concentration et une irritabilité pouvant fortement altérer la qualité de vie. Comme le rappelle l'Inserm dans son dossier de référence actualisé en mars 2024, auquel a contribué le Pr Jean-Louis Pépin, ces symptômes s'accompagnent d'un risque accru de complications cardiométaboliques.
Un facteur de risque d'AVC souvent méconnu
Nuit après nuit, les baisses répétées d'oxygène et les micro-réveils exercent un stress permanent sur l'organisme. Ils favorisent notamment l'hypertension artérielle et les maladies cardiovasculaires. Après 65 ans, près de trois personnes sur dix présentent un syndrome d'apnées du sommeil, contre environ 8 % des 20 à 44 ans. Pour la Pr Sonia Alamowitch, cheffe du service de neurologie et d'urgences neurovasculaires de l'hôpital Tenon (AP-HP) à Paris, « les AVC sont la première cause de handicap acquis chez l'adulte, la troisième cause de mortalité et la deuxième cause de démence. En France, ils touchent près de 150 000 personnes chaque année », rappelait-elle dans une interview publiée par l'AP-HP à l'occasion d'une campagne de sensibilisation aux AVC. Ainsi, chez un adulte dont les difficultés sont attribuées au seul TDAH, passer à côté d'un SAOS ne signifie donc pas seulement laisser persister une fatigue chronique. Cela revient aussi à ignorer un facteur de risque cardiovasculaire reconnu. Le syndrome d'apnées obstructives du sommeil demeure largement sous-diagnostiqué, alors même qu'il touche des millions de personnes et que son risque cardiovasculaire est désormais bien établi.
Penser les deux diagnostics ensemble
Chez un adulte présentant un TDAH, une fatigue persistante, des ronflements importants, des pauses respiratoires rapportées par l'entourage ou une somnolence diurne ne devraient plus être considérés comme des symptômes « attendus ». Ils peuvent justifier la recherche d'un syndrome d'apnées obstructives du sommeil. « En raison de son retentissement cardiovasculaire, la question de savoir comment dort un patient mérite donc d'être plus souvent posée. » C'est le message du Pr Frédéric Gagnadoux, pneumologue au CHU d'Angers, dans un entretien accordé au Quotidien du Médecin le 16 février 2023. Quelques heures d'enregistrement du sommeil, le plus souvent à domicile, suffisent aujourd'hui à confirmer ou à écarter le diagnostic. Simple et non invasif, cet examen enregistre la respiration pendant le sommeil. En cas de doute ou de situation plus complexe, une polysomnographie peut être proposée dans un centre du sommeil.
Dépister pour mieux protéger
Découvrir un SAOS ne remet évidemment pas en cause un diagnostic de TDAH lorsqu'il est avéré. En revanche, cela permet d'identifier et de traiter une maladie qui, sans cela, aurait pu continuer d'évoluer silencieusement. Il ne s'agit pas de dire que de nombreux diagnostics de TDAH seraient en réalité des apnées du sommeil « déguisées ». La littérature scientifique décrit plutôt des symptômes qui se recouvrent en partie et la possibilité de comorbidités entre les deux troubles. Le syndrome d'apnées obstructives du sommeil peut ainsi majorer ou mimer certains symptômes du TDAH, sans pour autant en être systématiquement la cause unique ou alternative. Autrement dit, l'enjeu n'est pas d'opposer les diagnostics, mais de mieux identifier les situations où ils coexistent.
Dépistage systématique du SAOS en cas de TDAH ?
Car ce retard diagnostique demeure considérable. Selon une étude publiée dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de Santé publique France, seules 15 % des personnes présentant des symptômes évocateurs d'un syndrome d'apnées du sommeil avaient déjà bénéficié d'un enregistrement du sommeil. Cette vigilance est d'autant plus importante que les données les plus récentes plaident pour un dépistage systématique des troubles du sommeil chez les adultes atteints de TDAH. Reconnaître une apnée du sommeil chez un adulte atteint de TDAH, ce n'est donc pas ajouter un diagnostic de plus. C'est parfois identifier une maladie traitable et éviter qu'un facteur de risque cardiovasculaire continue d'évoluer silencieusement. Dans un contexte où le TDAH de l'adulte est de mieux en mieux reconnu, cette vigilance rappelle qu'un symptôme n'a pas toujours une seule explication. Parfois, rechercher un second diagnostic permet tout simplement d'améliorer la santé du patient.
©AndreyPopov de Getty Images / Canva


