10 000 élèves sourds : une scolarité semée d'embûches

En France, 10 000 élèves étudient, tant bien que mal, avec une surdité. Le manque de sensibilisation et d'outils de compensation entachent leur scolarité. Pour la clarifier, des chercheurs font un état des lieux et émettent leurs recommandations.

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Les enquêtes scientifiques sont unanimes : « Il est difficile d'être un élève sourd, en France, aujourd'hui ». Ces jeunes, scolarisés aux ¾ au sein de l'école ordinaire, sont confrontés à des obstacles majeurs, tant dans leur parcours académique que professionnel, qui peuvent entraîner un taux de dépression, de suicide et de chômage accru, ainsi qu'un retard de six ans dans l'acquisition de la lecture. Ces répercussions sont notamment liées à des causes historiques et contextuelles. En voici quelques-unes : le dépistage néonatal systématique de la surdité n'est réalisé sur le territoire national que depuis 2012, la pose précoce d'un implant cochléaire avant l'âge d'un an n'est préconisée que depuis peu, la Langue des signes française (LSF) n'est reconnue par la loi, officiellement comme « langue à part entière », que depuis 2005...

Un rapport pour faciliter la scolarisation

Afin de favoriser leur scolarité, des aides techniques, humaines et autres dispositifs pédagogiques adaptés, ainsi qu'un suivi par des équipes pluridisciplinaires, sont notamment proposés. « C'est bien mais c'est insuffisant », argue le Conseil scientifique de l'Education nationale (CSEN). Pour favoriser leur développement linguistique et affectif, les neurosciences révèlent qu'un « bain de langage » adapté est essentiel avant l'âge de l'entrée en maternelle. C'est l'une des principales recommandations du rapport « Scolarisation des élèves sourds en France : état des lieux et recommandations » (en lien ci-dessous), rédigé par le sous-groupe de travail « Surdité » du CSEN et présenté en direct sur YouTube le 5 juillet 2021 (vidéo ci-contre). Objectif ? Proposer des clés pour faciliter le parcours éducatif de ces 10 000 jeunes.

Privilégier le bilinguisme bimodal

Autre conclusion majeure : être un adulte bilingue bimodal garantit de « meilleures chances de réussite scolaire » et, plus globalement, une « meilleure qualité de vie », affirment les auteurs, convaincus qu'il s'agit du « moyen le plus à même de garantir l'accès au langage naturel dans un cadre spontané dès le premier instant où la surdité est détectée ». A ce titre, ils incitent les professionnels de santé, qui sont les premiers en contact avec les parents d'enfants sourds, à les informer de la « nécessité impérieuse » de mettre en place une communication parlée et signée, par exemple le français et la LSF, de manière « régulière et intensive » avec leur enfant dès l'annonce du diagnostic. « Contrairement à certaines idées reçues, il n'existe aucun risque cognitif ni affectif à proposer deux langues dès le plus jeune âge, à condition qu'elles soient valorisées et maîtrisées par l'interlocuteur », rappelle Stéphanie Colin, maître de conférences à l'université Lyon 2, et co-auteure du texte.


Mais alors que le dépistage néonatal favorise un diagnostic dès la naissance dans le cas de surdités congénitales, certaines surviennent plus tardivement. Afin de les détecter et de tester les élèves étrangers nouvellement arrivés en France, les auteurs recommandent un dépistage systématique dès la petite section de maternelle (3 ans) et un suivi au début du cycle du primaire (6 ans).

Augmenter le nombre de pôles pour jeunes sourds

« Dès la maternelle, le co-enseignement doit être systématiquement mis en place via les pôles d'enseignement des jeunes sourds avec un personnel de haute qualité pour garantir un accès continu au contenu dans la modalité linguistique dans laquelle l'enfant sourd est le plus fort, ainsi que l'inclusion sociale avec des camarades entendants dans un cadre ordinaire », poursuivent les chercheurs, exhortant à augmenter le nombre d'établissements proposant des cours en LSF et français écrit. Pour l'heure, sur les seize PEJS (pôle d'enseignement des jeunes sourds), seuls six proposent un parcours bilingue complet ou un parcours en langue française avec appui de la LfPC (Langue française parlée complétée) ou de la LSF (en tant que L2), de la maternelle au lycée.

Former les enseignants

« L'ensemble des partenaires éducatifs impliqués dans la scolarisation des élèves sourds devraient être sensibilisés à la déficience auditive », ajoutent-ils. Ils préconisent également un plan de formation plus conséquent pour les enseignants qui travaillent auprès d'eux, leur assurant une bonne connaissance des difficultés qu'ils rencontrent dans leur vie scolaire et des possibilités de les réduire, de la maîtrise de la LSF et de la LfPC et l'acquisition de pratiques d'enseignement adaptées. « De nombreux enseignants entendants ressentent, eux aussi, un mal-être et une frustration car ils peinent à transmettre leur savoir », regrette Stéphanie Colin, qui propose notamment le port d'un micro-cravate pour amplifier leur parole et la diminution du bruit dans les salles de classe afin d'optimiser la concentration des enfants malentendants. Une évaluation « rigoureuse » des programmes éducatifs à travers des travaux de recherches pluridisciplinaires est par ailleurs, selon eux, nécessaire pour s'assurer de leur efficacité auprès des élèves sourds.

Aménagements d'examens exigés !

Autre proposition : la publication d'un livret de référence accessible en français et en LSF (version papier et vidéo sous-titrée), régulièrement mis à jour, portant sur les différentes options possibles de scolarisation et leurs conditions de mises en œuvre, destiné aux parents, aux différents professionnels de l'éducation, y compris les inspecteurs, et de la santé. Les auteurs défendent également la nécessité d'aménagements d'examens ou spécifiques, « y compris pour les enfants bien appareillés ». Temps majoré, police en gros caractère, aide humaine... Ces outils de compensation proposés tout au long de l'année sont encore trop souvent prohibés lors des examens de fin d'année (articles en lien ci-dessous). « Un problème qui perdure depuis des années pour de nombreux élèves handicapés avec l'obligation de consulter un médecin scolaire devant évaluer des centaines de dossier », déplore Caroline Huron, psychiatre, l'une des auteurs du rapport, souhaitant mettre fin à ce «  goulot d'étranglement ». En France, seuls 6 % de candidats demandent des aménagements contre 12 à 14 % dans les autres pays. « Il faut pallier ce gros retard, et vite ! », s'impatiente-t-elle. Enfin, il reste, selon elle, un « gros travail à faire » sur les représentations des personnes sourdes et, plus largement, handicapées, qui sont, trop souvent encore, perçues comme incompétentes, espérant que l'Education nationale ne fera plus la sourde oreille...

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

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