Environ un quart des patients hospitalisés suite à un grave accident de trottinette conserveraient un handicap modéré à sévère. C'est ce que révèle une étude réalisée par des médecins de l'hôpital Femme mère enfant (HFME) à Lyon, publiée en juillet 2026 dans la revue Neurosurgery. Les soignants constatent parallèlement une hausse des accidents, à mesure que le nombre d'utilisateurs progresse. Pourtant, la gravité potentielle de ces collisions reste encore largement sous-estimée.
Des traumatismes crâniens et des lésions de la moelle épinière
« Les accidents de trottinette peuvent être aussi graves que ceux à vélo ou à moto », alerte Arthur James, anesthésiste-réanimateur à l'AP-HP à Paris, maitre de conférences des universités et praticien hospitalier (MCU-PH). Quelques années auparavant, il avait déjà coordonné des travaux sur le sujet, sur la base de données du registre national de traumatologie (Traumabase), parus en 2023 dans la revue JAMA network open.
En effet les collisions et les chutes provoquent fréquemment un impact frontal, le conducteur étant souvent projeté tête la première. « Soit le cerveau est atteint, soit c'est la moelle épinière haute », constate Gaelle Audat, médecin au sein du service d'accueil des blessés médullaires traumatique au pôle régional du handicap de Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme), qui prend en charge des personnes en situation de grand handicap physique. Selon les professionnels de santé interrogés, les blessures observées le plus fréquemment sont par conséquent les traumatismes crâniens et les lésions médullaires, soit l'endommagement de la moelle épinière.
Quand les séquelles persistent
« C'est la lésion initiale qui fera que le patient pourra récupérer ou pas, souligne Gaelle Audat, mais globalement on observe peu de récupération ou avec des séquelles ». Paul, membre de Tolosa Riders, une association de trottinettistes, raconte l'accident d'un de ses amis sur une piste cyclable. Une voiture se gare, une portière est ouverte brutalement, le véhicule est à moins d'un mètre, une distance insuffisante pour que le freinage permette au jeune homme de s'arrêter. « Il a le genou endommagé. Aujourd'hui il ne peut plus se tenir en équilibre sur une trottinette ou faire du vélo. Il était livreur UberEats, il ne peut plus pratiquer son activité professionnelle », témoigne-t-il. Un des cas de handicap dit « modéré » que rencontrent les médecins en médecine physique et de réadaptation (MPR) : « Parfois les patients pourront marcher de nouveau mais celle-ci sera beaucoup moins fluide qu'avant, plus demandeuse en énergie. Les muscles seront plus difficiles à contrôler et cela mènera à des limitations de mouvements », explique Gaelle Audat.
Des handicaps « modérés »
Les établissements spécialisés en MPR accompagnent plusieurs de ces patients ayant un handicap modéré suite à un accident de trottinette. Julien Metrot, coordinateur en activité physique adaptée (APA) à Propara, centre de rééducation neurologique à Montpellier, évoque des personnes qui se retrouvent en difficulté sur plusieurs fonctions motrices à leur arrivée dans le centre, mais qui peuvent retrouver une part d'autonomie. « Certains ne peuvent plus se servir de leurs jambes et de leurs bras, puis après du travail parviennent à saisir une bouteille d'eau, même s'il ne leur est plus possible de tenir un stylo et d'écrire par exemple », précise-t-il. Il y en a qui retrouvent ainsi une partie de leurs capacités et de leur autonomie. Pour d'autres, les lésions sont trop importantes : malgré la rééducation, ils quittent le centre en fauteuil roulant.
Paraplégie ou tétraplégie
« Plus la lésion médullaire est haute, notamment lorsqu'elle touche la région cervicale, plus les conséquences motrices peuvent être importantes », résume le coordinateur en activité physique adaptée de Montpellier. Les conséquences les plus graves peuvent être une paraplégie ou une tétraplégie. Le professionnel évoque l'un de ses patients, un homme de 60 ans qui roulait à trottinette en automne. Les feuilles sur la chaussée cachaient une bouche d'égout dans laquelle s'est coincé son véhicule, et il est passé par-dessus le guidon. « Ce patient a une tétraplégie haute. Il a été sous respirateur pendant un moment. Il n'avait plus aucune capacité musculaire. Il ne peut plus faire de mouvements, ni ressentir, si vous touchez son bras par exemple », rapporte-t-il.
Des séquelles sur le plan cognitif et psychique
À ces séquelles sur le plan moteur peuvent s'ajouter celles sur le plan cognitif ou psychique. Selon la localisation du traumatisme crânien, les troubles qui se déclarent au niveau cérébral peuvent être plus ou moins graves. La zone du langage peut être impactée, comme celle de la compréhension.
« Il y a un an et demi, ma petite sœur a eu un traumatisme crânien suite à un accident de trottinette. Aujourd'hui elle est en état pauci-relationnel », témoigne Adam*. Cela correspond à une altération sévère de la conscience, dans laquelle la personne manifeste des réactions comportementales minimales témoignant d'une certaine perception de son environnement. « Elle se bat, comprend beaucoup de choses, elle joue, elle rit, elle fait des blagues à sa façon même si elle ne parle plus », détaille son frère. Un handicap considéré comme « très sévère » par les soignants, qui ne représente aujourd'hui qu'une petite fraction de patients selon le médecin lyonnais Pierre Petitet, un des auteurs de l'étude de juillet.
Renforcer la prévention
Selon Arthur James, les séquelles et les symptômes suite à un traumatisme crânien sont fréquents, même si cela ne sera pas forcément reconnu comme un handicap. « Les traumatismes légers peuvent avoir des symptômes discrets, alerte-t-il. Trois ou six mois après on peut avoir régulièrement mal à la tête, des difficultés de concentration, ou même voir son caractère changer ». Julien Metrot cite également le fait de se fatiguer plus vite qu'auparavant, ou d'avoir du mal à s'exprimer et à verbaliser une idée. Ces symptômes peuvent passer inaperçus à la sortie de l'hôpital et n'apparaître ou ne devenir gênants que plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard. « Si on remarque des symptômes de ce type qu'on considère comme anormaux, il faut absolument se rapprocher de filière spécialisée pour les traumatisés crâniens afin d'être suivi », recommande vivement Arthur James. Si les pouvoirs publics commencent à imposer des réglementations comme l'obligation du port du casque ou d'un gilet réfléchissant, comme c'est le cas à Paris suite à un arrêté préfectoral d'aout 2026, c'est toute la chaine de prévention qui doit être renforcée. Mieux informer les usagers sur les risques, réduire les situations accidentogènes et orienter rapidement les blessés présentant des symptômes persistants sont autant de leviers pour limiter les conséquences à long terme.
* Le prénom a été modifié.
© Aflo Images de アフロ(Aflo) / Canva


