AESH privées : l'école inclusive à deux vitesses ?

Faute d'AESH disponibles, des parents d'enfants en situation de handicap se tournent vers des accompagnants privés. Une solution coûteuse qui pallie les failles de l'Éducation nationale, au risque de creuser les inégalités.

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AESH avec élève polyhandicapé

« Quand j'ai commencé, j'accompagnais un seul élève, du CM2 à la terminale, raconte Aurélie Chassaing, accompagnante d'élèves en situation de handicap (AESH) dans le Lot-et-Garonne et co-administratrice du collectif AESH en action. C'était le bonheur. » Quinze ans plus tard, elle peut accompagner jusqu'à cinq élèves aux handicaps et besoins différents et ne reconnaît plus son métier. Quelques heures ici, quelques autres là... et pas nécessairement au moment où sa présence serait la plus utile. Une organisation qui, selon elle, vise à pallier le manque d'AESH en morcelant leurs heures entre toujours plus d'élèves. À 46 ans, elle s'apprête à jeter l'éponge et prépare le concours de professeur des écoles. « Je n'en peux plus. Absence de reconnaissance, conditions de travail exécrables, pas de statut… On est contractuelle à vie, donc précaire à vie. Je serais mieux payée à la caisse d'un supermarché ! »

Son parcours éclaire l'un des paradoxes de l'école inclusive. Tandis que des AESH comme elle s'épuisent dans un métier précaire, des parents dont les enfants sont privés d'accompagnement cherchent ailleurs une aide devenue indispensable à la scolarisation de leur enfant. Quitte à la financer eux-mêmes. Dans les failles du système public se développe ainsi une offre privée parallèle qui peut contribuer à éviter des ruptures de scolarité. Mais une question se pose : faudra-t-il désormais pouvoir payer pour garantir à son enfant handicapé l'accompagnement dont il a besoin à l'école ?

Un métier qui peine à fidéliser

Jamais l'Éducation nationale n'a compté autant d'AESH. Plus de 140 000 exercent aujourd'hui, soit une hausse de 67 % depuis 2017. Mais les besoins ont progressé encore plus vite, avec près de 550 000 élèves en situation de handicap désormais scolarisés en milieu ordinaire. À la rentrée 2025, plus de 45 000 élèves ayant un besoin d'AESH notifié en étaient pourtant privés, faute de personnel disponible. Les conditions d'emploi ne favorisent guère la fidélisation de ces accompagnants. Selon une étude de la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) publiée en mars 2026, 98 % des AESH travaillent à temps incomplet, pour un salaire moyen de 1 030 euros net par mois. Neuf sur dix s'estiment insuffisamment rémunérées et plus d'un tiers envisagent de changer de poste, d'affectation ou d'emploi dans les trois ans.

La mutualisation accentue les difficultés. Dans le cadre des pôles inclusifs d'accompagnement localisés (PIAL), une même AESH peut être amenée à suivre plusieurs élèves, voire à intervenir dans différents établissements. « L'Éducation nationale considère qu'un élève est accompagné même avec une heure par semaine », déplore Aurélie Chassaing, qui y voit « une politique du nombre et non de la qualité de l'accompagnement ». À six jours de la rentrée 2026, elle ne connaissait toujours pas sa propre affectation.

Quitter le public pour le privé

Certaines AESH ne quittent pourtant pas le métier : c'est l'Éducation nationale qu'elles choisissent de quitter. Ancienne AESH du public et mère d'un enfant autiste, Gladys Lauzéat aide aujourd'hui des familles à trouver des intervenants privés et a créé un groupe de mise en relation entre parents et accompagnants. Dès 2022, elle dressait ce constat dans Le Monde : « Je rencontre beaucoup d'AESH qui sont prêtes soit à laisser tomber la profession, soit à travailler différemment. » Dans le privé, certaines retrouvent notamment la possibilité de suivre un seul enfant, quand la mutualisation dans le public peut conduire à en accompagner plusieurs. Gladys Lauzéat refuse toutefois de voir dans le privé un substitut au service public. Le privé répond, selon elle, à l'urgence de familles laissées sans solution et d'enfants en rupture de scolarité.

« Sans elle, mon fils n'irait pas à l'école »

Pour les parents, le recours au privé est souvent moins un choix qu'une réponse à l'absence d'accompagnement. En janvier 2026, Sandra racontait au Parisien avoir dû recruter une intervenante après le départ, non remplacé, de l'AESH de son fils autiste de 6 ans. Elle débourse environ 500 euros pour quatre heures d'accompagnement. « Mais sans elle, mon fils n'irait pas à l'école », expliquait-elle. Cette mère avait déjà cessé de travailler pour s'occuper de son enfant et assure se priver désormais « de tout » pour payer cette aide. Certaines familles vont jusqu'à s'endetter. En 2022, Sabrina confiait au Monde avoir, avec son mari, recruté un accompagnant privé quinze heures par semaine pour leur fille autiste. « On avait dû faire un crédit, c'était très compliqué. » Une dépense qu'elle décrivait comme une « solution de dernier recours ».

Combien de familles font aujourd'hui ce choix faute d'accompagnement public ? Difficile de le savoir. La Fédération nationale des associations au service des élèves présentant une situation de handicap (FNASEPH) ne dispose d'aucun chiffre sur le recours aux accompagnants privés et il n'existe pas, à notre connaissance, de données nationales permettant de mesurer le phénomène. Petites annonces, groupes Facebook et services de mise en relation montrent néanmoins qu'il existe et s'organise.

Qui peut payer l'école inclusive ?

Pour Marie-Christine Philbert, secrétaire générale de la FNASEPH, cette évolution a un goût de retour en arrière. Elle a participé, dans les années 1980, à la création des auxiliaires d'intégration scolaire, précurseurs des auxiliaires de vie scolaire (AVS) puis des actuels AESH. L'aide humaine à l'école reposait alors largement sur des initiatives associatives et familiales. Des accompagnants étaient embauchés par les parents avant d'être mis à disposition de l'Éducation nationale. Depuis, assurer l'accompagnement nécessaire à la scolarisation est devenu une responsabilité publique. Marie-Christine Philbert comprend que des parents sans solution finissent par payer eux-mêmes un accompagnant, mais refuse que l'on revienne à un système où l'aide humaine dépend de leurs ressources. « Une inégalité scandaleuse », tranche-t-elle. À cette inégalité financière peuvent s'ajouter des disparités territoriales. Un accompagnant rémunéré par les parents sera-t-il autorisé à entrer dans tous les établissements ? « Est-ce qu'un inspecteur l'acceptera dans une circonscription et, dans celle d'à côté, le refusera ? », interroge-t-elle. Avec, à la clé, de « vrais problèmes d'égalité des droits et des chances ».

Toujours plus d'AESH : vraiment la solution ?

Pour autant, recruter toujours plus d'accompagnants ne suffira pas, estime la FNASEPH. « On fait appel aux AESH à toutes les sauces, parce que ça rassure les parents et soulage les enseignants », résumait récemment Marie-Christine Philbert dans Actualités sociales hebdomadaires. Derrière la formule se pose une question de fond. L'aide humaine ne sert-elle pas parfois à compenser ce que l'école pourrait rendre accessible autrement ?

Ainsi, un élève qui ne peut pas écrire a-t-il, par exemple, besoin d'une AESH pour prendre systématiquement ses notes ? L'enseignant peut lui transmettre son cours et les outils numériques offrent aujourd'hui d'autres possibilités pour compenser certaines difficultés et gagner en autonomie. « Si on met des AESH pour ça, lorsqu'il y aura de véritables besoins d'aide humaine, il n'y en aura plus de disponible », avertit Marie-Christine Philbert. Elle insiste sur la nécessité de distinguer ce qui relève de l'accessibilité pédagogique de ce qui nécessite véritablement la présence d'un accompagnant.

Cette réflexion rejoint celle des inspections générales de l'Éducation nationale et des Affaires sociales. Dans un rapport publié en mai 2026, elles estiment que le modèle français, largement construit autour de l'aide humaine, « s'essouffle » et appellent à renforcer l'accessibilité pédagogique de l'école.

Quand l'aide humaine est indispensable

Mieux cibler l'aide humaine ne signifie pas en diminuer l'importance. Lorsqu'elle est nécessaire, Marie-Christine Philbert défend au contraire un véritable métier et une formation renforcée. Les AESH bénéficient aujourd'hui d'au moins 60 heures de formation d'adaptation à l'emploi. Trop peu, selon elle, pour acquérir toutes les compétences requises. « Aider un jeune, ça peut être aussi soutenir sa mémoire, l'aider à retrouver le chemin de ce qu'il a appris. » Des stratégies d'apprentissage qui, insiste-t-elle, « ne s'inventent pas ». La FNASEPH défend aussi l'idée de personnels chargés de l'accessibilité au sein des établissements, capables de répondre à certains besoins sans attendre systématiquement une notification de la MDPH.

Aurélie Chassaing sait, elle aussi, ce qu'un accompagnement de qualité peut changer. Elle n'a pas oublié cet élève multidys qu'elle a suivi du CM2 à la terminale. Aidé à temps plein, il a obtenu son bac et est aujourd'hui professeur d'histoire. Elle s'apprête pourtant à quitter ce métier tandis que des parents cherchent dans le privé l'accompagnement que le service public ne parvient pas toujours à assurer. Ces intervenants peuvent éviter des ruptures de scolarité et répondre à l'urgence des familles. Mais dès lors qu'il faut pouvoir payer pour garantir à son enfant l'aide dont il a besoin à l'école, l'inclusion change de nature. Elle devient un privilège là où elle devrait rester un droit.

© FatCamera de Getty Images Signature / Canva

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