Aide à mourir en cas de trouble psy: des dérives à redouter?

Aux Pays-Bas, il est possible d'avoir recours au suicide assisté au motif d'un trouble mental ou psychique. D'après une étude, les demandes y sont en hausse, souvent liées à la solitude. Un phénomène qui interroge côté français.

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« Je ne souhaite à personne sur cette terre de penser à ça. » Ça ? C'est le suicide assisté. Dans une vidéo publiée sur sa page Instagram le 11 janvier 2023, Olympe, 23 ans, annonce avoir contacté des « médecins en Belgique » pour mettre fin à ses jours au dernier trimestre 2023. L'influenceuse française diagnostiquée d'un trouble dissociatif de l'identité (Lire : Trouble identité : ces femmes aux multiples personnalités) se dit épuisée : « La vie, je la ressens comme je la subis. Je suis seule, et c'est l'une des raisons de ma décision. ». Une prise de parole, largement commentée dans les médias et sur les réseaux sociaux, qui relance le débat sur l'euthanasie des personnes ayant un trouble psychique. Plus récemment, une étude publiée le 23 mai 2023 par la Cambridge university press a révélé que le nombre de décès par euthanasie aux Pays-Bas, pour des raisons autres qu'une maladie en phase terminale, « augmente et n'est pas négligeable ». Légalisée dans ce pays depuis 2001, l'aide à mourir y est pratiquée dans le cas où les souffrances sont « insupportables », si elles sont d'ordre physique ou mental. Entre 2012 et 2021, sur 59 996 suicides assistés, 927 l'ont été en raison d'une déficience intellectuelle, d'un trouble du spectre de l'autisme (TSA) ou psychique.

Solitude et isolement social

D'après l'étude, les raisons des demandes étaient en premier lieu l'isolement social et la solitude (77 %), le manque de résilience ou de stratégies d'adaptation (56 %), le manque de flexibilité (réflexion rigide ou difficulté à s'adapter au changement) (44 %) et l'hypersensibilité aux stimuli (26 %). Des chiffres qui laissent perplexe Marie-Jeanne Richard, présidente de l'Unafam, association d'aide aux familles de personnes vivant avec un trouble psychique. Les résultats de cette enquête amènent de nouveaux questionnements au sein du monde associatif, dans un contexte malgré tout différent en France s'appuyant sur la loi « Claeys-Leonetti » de 2016 qui n'autorise « que » le recours à la sédation profonde. « Nous n'avons pas arrêté notre position sur le sujet », affirme-t-elle. « Nous pouvons entendre qu'une souffrance psychique amène à demander la fin de vie, à condition qu'on ait mis en œuvre tout ce qu'il faut pour éviter d'en arriver-là », poursuit-elle. Parmi les facteurs de risque du suicide en France, les troubles psychiques apparaissent en effet en première position.

Des demandes en augmentation

« On pense souvent à la souffrance physique mais on oublie aussi la souffrance psychique », indique Marie-Jeanne Richard. Recueillant de plus en plus de témoignages comme celui d'Olympe, elle redoute que « les demandes n'explosent ». Récemment, elle a été contactée par une famille dont leur jeune fille réclamait la mort, après avoir essayé tout un arsenal de traitements, sans succès. La notion d'impasse thérapeutique est encore plus floue dans le domaine psy. « Cela dépend du médecin traitant et de sa façon d'appréhender la maladie psychique », explique Marie-Jeanne Richard. Mais, pour elle, l'isolement et la solitude, évoqués dans les résultats de l'étude anglaise, ne peuvent constituer à elles seules des raisons valables ; elle incrimine donc un contexte de « psychiatrie déficitaire », en manque de moyens et d'accompagnement suffisant. « Ce qui nous inquiète, c'est de savoir que les personnes qui ont formulé cette demande n'ont pas reçu les soins adaptés et les compensations requises », complète-t-elle. En d'autres termes, il serait aussi important de légiférer pour reconstruire le milieu de la psychiatrie. Pour rappel, le nombre de lits dans les services de psychiatrie générale a diminué de 60 % entre 1976 et 2016, selon l'Inspection générale des affaires sociales (Igas).

Autisme, même problématique

Améliorer les soins, le cadre de vie, faciliter la réinsertion professionnelle… Cette priorité vaut aussi pour les personnes avec autisme, également citées dans l'étude. Pour Amélie Tsaag Valren, universitaire et auteure avec autisme : « Quand une personne autiste adulte fait une demande d'euthanasie, au lieu de se précipiter pour la lui accorder au motif que l'autisme ferait souffrir, on pourrait aussi examiner si, à tout hasard, il ne serait pas possible d'améliorer ses conditions de vie ». Selon elle, il est essentiel de se poser la question de l'origine réelle du sentiment de solitude et d'isolement social ressentis par les personnes autistes engagées dans une démarche de suicide assisté. En souffrent-elles uniquement parce qu'elles sont autistes ou parce qu'elles sont victimes de rejet social ? « 90 % de la souffrance de l'autiste vient du non-autisme », déclarait Josef Schovanec, philosophe, autiste à haut potentiel intellectuel. « J'y souscris », abonde Amélie Tsaag Valren. « Il semble exister une tendance à confondre l'état dépressif d'une personne autiste avec une conséquence du seul TSA », sans l'appréhender de façon plus globale.

Elle cite en exemple le cas de Tine Nys. En 2010, cette Belge de 38 ans a eu recours à l'euthanasie dans son pays en raison de « souffrances psychiques insupportables », après plusieurs tentatives de suicide. Or elle avait été diagnostiquée autiste peu avant sa mort. Une longue bataille judiciaire oppose sa famille aux médecins, entraînant des remises en cause de la loi belge et questionnant la légitimité des demandes d'euthanasie pour souffrances psychiques au plus haut niveau de l'Etat puisque cette question a été soumise en 2021 à la Cour constitutionnelle belge. 

Quid de la législation française ?

En France, le 3 avril 2023, la Convention citoyenne sur la fin de vie a rendu ses conclusions. Résultat, les 184 participants se sont prononcés en faveur d'une ouverture conditionnée de l'aide à mourir. Dans la foulée, le président de la République, Emmanuel Macron, s'est dit favorable à l'instauration d'un projet de loi d'ici la fin de l'été, pour mettre en œuvre « un modèle français de la fin de vie ». Rien n'a cependant été précisé au sujet des situations de souffrance mentale ou psychique. Le 6 juin 2023 à 17h, la commission des affaires sociales du Sénat interroge Agnès Firmin-Le Bodo, ministre déléguée chargée de l'Organisation territoriale et des professions de santé, sur la fin de vie. Son audition sera transmise en direct sur le site du Sénat.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Clotilde Costil, journaliste Handicap.fr"
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