On connaît le chef de la France libre, le fondateur de la Ve République, l'Homme du 18 Juin. On connaît moins le père d'Anne de Gaulle. Née à Trèves, en Allemagne actuelle, en 1928 et porteuse de trisomie 21, la troisième fille de Charles et Yvonne de Gaulle occupe pourtant une place centrale dans la vie du Général. À l'occasion de la sortie du film La Bataille de Gaulle, cette histoire intime ressurgit comme l'une des clés de compréhension d'un homme souvent décrit comme distant, austère et peu démonstratif.
Un homme transformé au contact de sa fille
Les proches de la famille racontent au contraire un Charles de Gaulle transformé au contact de sa fille. L'écrivain André Frossard évoquait une relation « douce, proche et lointaine ». Réputé réservé avec ses enfants, le Général se montrait particulièrement chaleureux avec sa benjamine. « Sans Anne, peut-être n'aurais-je jamais fait ce que j'ai fait. Elle m'a donné le cœur et l'inspiration », aurait-il confié à son biographe Jean Lacouture. C'est le même homme, droit et ferme, qui passa l'appel du 18 Juin 1940 sur les ondes de la BBC à Londres et qui, quelques années auparavant, faisait sauter sa fille trisomique sur ses genoux, sur une plage bretonne.
Pour Anne de Laroullière, petite-fille du Général, l'influence de sa cadette est indissociable de son parcours politique et militaire. « C'était quelqu'un de très croyant et je pense que cette enfant très particulière l'a peut-être aidé à se battre encore plus pour la France dans ces moments difficiles », expliquait-elle un jour dans un reportage diffusé sur France 2. Une relation fusionnelle qui apparaît à l'écran en 2020 dans le film De Gaulle d'Antonin Baudry (L'actrice avec trisomie du film De Gaulle privée d'école ).
La trisomie 21, une leçon d'humanité
Dans les années 1930, les personnes porteuses de trisomie 21 sont encore largement invisibilisées, souvent placées en institution et privées de nombreux droits. Jusqu'en 1959, date à laquelle le généticien français Jérôme Lejeune identifie l'origine chromosomique de la trisomie 21, on parle généralement de « mongolisme » ou d'« idiotie mongolienne », des termes aujourd'hui considérés comme offensants. Les médecins savent qu'il s'agit d'un trouble du développement intellectuel, mais ignorent sa cause. La plupart des enfants concernés sont orientés vers des asiles, hospices ou institutions spécialisées lorsqu'ils existent. L'école ordinaire leur est généralement fermée.
Un choix à contre-courant de l'époque
Les époux de Gaulle font un choix radical pour l'époque : garder Anne auprès d'eux, l'intégrer pleinement à la vie familiale, assumer publiquement son existence. Un geste qui peut paraître banal aujourd'hui mais qui était exceptionnel dans la France des années 1930 et 1940. D'autant qu'à la même période, dans l'Allemagne nazie, un tout autre projet se prépare pour les personnes handicapées mentales et notamment trisomiques : à partir de 1939, le programme Aktion T4 conduit à l'assassinat de dizaines de milliers d'enfants et d'adultes handicapés physiques ou intellectuels, considérés comme des « vies indignes d'être vécues ».
Pour Charles de Gaulle au contraire, Anne devient une source d'apaisement dans un monde marqué par la guerre, les responsabilités et les drames. « Elle était ma joie », confiait-il à ses proches. Certains historiens voient dans cette expérience personnelle l'une des racines de l'attention particulière qu'il portera toute sa vie aux plus fragiles.
Le Général aimait également raconter une anecdote devenue célèbre. Lors de l'attentat du Petit-Clamart qui le visait, le 22 août 1962, il affirmait qu'une balle aurait été déviée par le cadre contenant une photographie d'Anne, qu'il conservait toujours à proximité. Une histoire jamais vérifiée mais qu'il affectionnait, comme si sa fille continuait à veiller sur lui.
De la douleur à l'engagement pour les personnes handicapées
Lorsque Anne décède en 1948 à l'âge de 20 ans d'une broncho-pneumonie, ses parents sont bouleversés. Charles de Gaulle prend alors le bras de son épouse et murmure cette phrase devenue célèbre : « Maintenant, elle est comme les autres. » Mais son souvenir ne disparaît pas. En 1945, Yvonne de Gaulle avait déjà acquis le château de Vert-Cœur, à Milon-la-Chapelle, dans les Yvelines. Quelques années plus tard y naît la Fondation Anne-de-Gaulle, destinée à accueillir des jeunes filles handicapées. À une époque où les solutions d'accompagnement sont rares, cette initiative constitue un acte pionnier en faveur de l'inclusion et de la dignité des personnes handicapées. L'établissement existe toujours aujourd'hui et accompagne des personnes en situation de handicap dans leur parcours de vie. Un héritage concret de l'engagement du couple présidentiel qui continue d'inspirer.
Une figure du handicap toujours vivante
En décembre 2022, à l'occasion de la Journée internationale des personnes handicapées, l'aéroport Aéroport Paris-Charles-de-Gaulle a même été rebaptisé symboliquement « Paris-Anne de Gaulle » pendant une semaine afin de sensibiliser le public à l'insertion des personnes handicapées (L'aéroport CDG rebaptisé Anne de Gaulle du 3 au 10 décembre). À l'heure où les questions d'autonomie, d'inclusion et de citoyenneté occupent une place croissante dans le débat public, le destin d'Anne de Gaulle rappelle que derrière les grandes décisions politiques se cachent parfois des histoires profondément personnelles.
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