Cindy Baraté fait sensation en chansignant un slam endiablé

Enseignante pour des enfants sourds le jour, chansigneuse le soir, Cindy Baraté, 41 ans, a trouvé sa voie ! Début juillet 2022, l'artiste liégeoise a fait sensation lors du festival LaSemo en Belgique en traduisant un slam endiablé. Rencontre.

• Par

Thèmes :

Commentaires0 Réagissez à cet article

Handicap.fr est gratuit, aidez-nous à le rester. Soutenez-nous !

Handicap.fr : Une vidéo de vous interprétant le slam du chanteur Barcella lors du festival LaSemo en Belgique en juillet 2022 a fait sensation sur Internet. Vous vous y attendiez ?
Cindy Baraté : Quand j'ai été taguée sous la vidéo postée sur les réseaux sociaux (en lien ci-dessous sur notre compte Instagram) et que j'ai vu les centaines de milliers de vues, je n'en revenais pas. Je n'étais même pas au courant que nous étions filmés à ce moment-là ! Dans les heures et les jours qui ont suivi, j'ai reçu des tonnes de messages du monde entier et c'est la preuve que nous ouvrons toujours un peu plus de portes… C'est tout simplement génial !

H.fr : Vous semblez portez plusieurs casquettes entre le chansigne et l'enseignement. A quoi ressemble votre quotidien ?
CB : Il est très chargé mais passionnant ! On peut dire que j'ai deux temps pleins, d'un côté mes journées d'école auprès d'enfants sourds, de l'autre mes prestations de chanteuse sur mon temps libre. Passionnée de langues depuis toujours, j'ai voulu apprendre la langue des signes francophone belge à l'âge de 19 ans, et j'ai ensuite été diplômée pour enseigner. Parallèlement, j'ai reçu une formation artistique (en comédie et en chant) qui m'a ouvert les portes du chansigne par la suite. Aujourd'hui, j'ai la chance de faire cohabiter mes deux passions et d'en faire mon métier.

H.fr : Comment avez-vous découvert le chansigne ?
CB : J'ai pris l'habitude de signer les chansons que j'aime. Un jour, alors que je me trouvais avec des amis, l'un d'eux m'a proposé de signer un concert qu'il organisait. Dans le public, se trouvait un organisateur de festival avec qui j'ai échangé, et l'aventure a commencé. Si, en France, la pratique est assez développée -il existe d'ailleurs quelques formations de chansigne, notamment celle que j'ai suivie à Reims-, ce n'est pas le cas en Belgique où je suis l'une des seules à pratiquer. Par contre, l'interprétariat en langue des signes y est bien installé.

H.fr : Quelle distinction faites-vous justement avec l'interprétariat ?
CB : Généralement, les interprètes sont plusieurs à se relayer lors d'un événement tandis que je suis seule sur scène. Ensuite, ils doivent garder une certaine neutralité, fournir une traduction littérale. A l'inverse, le chansigneur a pour objectif d'embellir la chanson en langue des signes, de chercher la poésie. Il est intégré comme un musicien, bouge, danse... Et c'est d'ailleurs ce qui me prend le plus de temps. Généralement, le concert dure environ une heure. Mais, ça, c'est la partie émergée de l'iceberg. Derrière, je décortique les textes pendant environ 25 à 30 heures. Je reçois la « setlist » un mois à l'avance, puis j'apprends les textes par cœur. Et, comme un musicien, j'en fais ma propre partition. Souvent, j'arrive à glisser ce temps de préparation le soir, la nuit ou durant mes longs trajets en train. Parfois, les gens assis en face de moi me regardent bizarrement parce que je signe toute seule pour m'entraîner (rires).

Une fois les paroles traduites, il m'arrive de les montrer à des amis sourds pour avoir leur impression avant la touche finale avec l'artiste. On s'accorde entre dix minutes et une heure ensemble avant le show. L'idée, c'est de travailler le sens profond de certaines phrases métaphoriques, qu'on ne comprend pas avec la traduction littérale. Récemment, j'ai signé le texte d'un chanteur qui parlait de « renards qui ont lui ont barré la route ». En fait, quand on y regarde de plus près, les renards ce sont les hypocrites. Je n'ai bien évidemment pas signé le mot « renard » mais son sens figuré.

H.fr : Cela demande une maîtrise incroyable des textes, dans un rythme très soutenu. Comment faites-vous ?
CB : Non seulement c'est chronophage mais, en plus, c'est énergivore. Mais j'adore ça ! C'est vrai qu'après chaque concert je suis totalement HS, je m'autorise souvent une petite sieste (rires). Il faut savoir que je suis haut potentiel intellectuel (HPI), j'ai de l'énergie à revendre et un cerveau qui fonctionne en permanence ! Et, dans mon métier, c'est plutôt un avantage. Par exemple, je suis hypermnésique, j'ai une très grande mémoire. Lors d'un enchaînement de six concerts, j'ai environ 120 chansons à apprendre par cœur. Pour l'instant, il ne m'est jamais arrivé de « fausses notes ». Mais, au cas où, j'ai toujours une oreillette avec les paroles en arrière-plan pour coller au rythme de la chanson. Si je n'ai encore jamais eu de « blanc », il est arrivé que l'artiste se plante en direct et que je continue car je connais sa chanson par cœur ! Je suis allée lui chuchoter les paroles à l'oreille et on est repartis ensemble…

H.fr : Y-a-t-il de plus en plus de demandes d'organisateurs d'événements pour proposer des prestations de chansigne ?
CB : Malheureusement, cela a un coût qui peut dissuader. On pense, à tort, que c'est destiné à une minorité de personnes, sourdes, alors que tout le monde en profite ! 90 % de mon travail est pour les entendants, je les sensibilise au handicap. Mon corps et mon visage sont si expressifs que ça devient un langage universel. Certaines personnes sourdes critiquent systématiquement sous prétexte que « ce n'est jamais assez » mais quand des organisateurs tentent de mettre des choses en place on devrait plutôt les encourager. J'ai quand même l'impression que notre époque est tournée vers l'accessibilité et que de plus en plus d'événements comme celui de LaSemo vont voir le jour. D'ailleurs, j'interviendrai bientôt lors des concerts de Hoshi (article en lien ci-dessous) et de Cali.

H.fr : Un rêve ?
CB : Monter un jour sur la scène de l'Eurovision pour que ce concours européen devienne vraiment accessible à tous.

H.fr : Quels sont les retours du public ?
CB : Je suis en « full accessibility » (« totale accessibilité », ndlr). Donc, pendant tout le concert, les personnes sourdes et entendantes ne font qu'un. Sur un slam rapide comme celui réalisé avec Barcella lors du festival LaSemo, ça va très (trop) vite pour tout le monde, avec ou sans handicap. Mais là n'est pas l'essentiel. Ce qui compte, c'est surtout la prestation scénique, le rapport entre l'artiste et moi. C'est une prouesse, ce n'est pas grave si on n'a pas tout compris.

A la fin, ma plus belle récompense, ce sont les commentaires des spectateurs. Il est arrivé que des personnes entendantes me disent : « Depuis qu'on vous a vue, on a pris des cours de langue des signes ! ». Une fois, la maman d'une jeune fille sourde est venue me voir pour me dire que sa fille n'avait jusqu'à maintenant jamais compris le sens des chansons, qu'elle était systématiquement obligée de traduire pour elle. Et, là, c'était la première fois qu'elle voyait sa fille reproduire mes signes. Je me suis tournée vers la jeune fille qui m'a répondue : « C'est ça, en fait, la musique ». Même cas de figure avec une dame de 73 ans ; elle m'a confié qu'elle se rendait pour la première à un concert et que « la musique, c'était beau ».

Illustration article
Partager sur :
  • LinkedIn
  • Twitter
  • Facebook
"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Clotilde Costil, journaliste Handicap.fr"

Commentaires0 Réagissez à cet article

Thèmes :

Handicap.fr est gratuit, aidez-nous à le rester. Soutenez-nous !

Rappel :

  • Merci de bien vouloir éviter les messages diffamatoires, insultants, tendancieux...
  • Pour les questions personnelles générales, prenez contact avec nos assistants
  • Avant d'être affiché, votre message devra être validé via un mail que vous recevrez.