Chronique Croizon : sexualité, osons en parler !

Handicap.fr collabore avec Philippe Croizon pour sa chronique " handicap " dans le Magazine de la santé, sur France 5. Le 27 janvier 2014, il ose aborder, dans une émission grand public, un sujet tabou : la sexualité des personnes handicapées.

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Aujourd'hui, votre rubrique nous emmène au cinéma...Quel est le point commun entre The session, Intouchables, Hasta la Vista et Le Huitième jour ?
Eh bien, tous ces films abordent une question éminemment taboue : la sexualité des personnes handicapées.

Qu'est-ce que raconte « The session », un film américain sorti en 2013 ?
C'est l'histoire vraie du journaliste américain Mark O'Brien qui, à 38 ans, décide de perdre sa virginité. Mark a une particularité ; après avoir survécu à une attaque de polio dans l'enfance, il passe la majeure partie de son temps dans un poumon d'acier. Il sollicite alors les services de Cherryl, une accompagnante sexuelle. Ce n'est pas une travailleuse du sexe mais une thérapeute clinicienne, par ailleurs mariée et mère de famille, qui a librement choisi cette activité. Le film raconte ces six « séances » qui vont changer la vie de Mark.

On imagine bien que ce sujet suscite une vive polémique...
Est-ce, oui ou non, une prostitution déguisée ? Marcel Nuss, un fervent militant de l'accompagnement sexuel, président de la coordination « Handicap et sexualité » et auteur d'un livre blanc éponyme, lui-même très lourdement handicapé, réfute tout amalgame. Il explique que, comme dans le film « The Session, le « rapport sexuel » des accompagnants n'est pas leur métier à plein temps.

Ce type de pratique est-il également proposé aux femmes handicapées ?
Oui, bien sûr, même si l'on se rend compte que ce sont principalement les hommes qui sont demandeurs. Il n'y a qu'à voir les films que je vous ai cités !

Il faut aller voir au-delà de nos frontières car cette pratique existe déjà dans d'autres pays...
Oui, depuis plus de 30 ans maintenant dans certains pays de l'Europe du nord. La Suisse romande a même mis en place un diplôme dédié. La formation dure un an et inclut la connaissance des divers handicaps, les aspects juridiques, médico-sociaux et culturels, l'éthique, la sexologie et les relations institutionnelles et familiales. Tous les assistants, qu'ils soient hommes ou femmes, sont volontaires, souvent professionnels du médico-social.

L'accompagnement sexuel peine à trouver sa place dans le débat public en France ?
Alors que le gouvernement précédent a plusieurs fois exprimé son refus de légiférer sur la question, François Hollande avait fait naître un espoir de discussion lors de sa campagne présidentielle. Les partisans continuent de réclamer ce débat et proposent de créer un cadre officiel. Le « Mariage pour tous » est lui aussi passé par là. L'actualité nous prouve que ses défenseurs ont eu raison d'espérer...

Cette question brûlante est d'actualité puisque l'assemblée vient de voter une loi qui sanctionne les clients de prostitués ?
Oui, mais la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, a expressément dissocié du débat la question de la vie affective et sexuelle des personnes handicapées, et la loi votée ne prévoit aucune disposition spécifique envers celles qui emploient les services de travailleurs ou travailleuses du sexe.

Mais pourquoi privilégier certaines catégories d'usagers et ne pas étendre ce principe à tous ceux qui sont privés de sexualité : les prisonniers, certaines personnes très âgées ou tout simplement les personnes seules...
L'argument c'est de réserver ce type de services à des personnes n'ayant pas accès à leur propre corps, c'est-à-dire lourdement handicapées. Le droit à la santé sexuelle est même défini par l'OMS (Organisation mondiale de la santé) comme une composante du bien-être et de la qualité de vie dans son ensemble. Or il semble évident que certains handicaps compromettent tout espoir dans ce domaine, souvent à vie...

Mais cet accompagnement suppose forcément des relations sexuelles ?
Pas toujours. La véritable dénomination est d'ailleurs « accompagnement affectif et sexuel ». Le massage non sexuel, par exemple, est une étape facile à mettre en œuvre. Mais une séance peut aussi englober des caresses, des jeux érotiques. Et parfois, effectivement, des relations intimes.

En dehors de cet accompagnement, les professionnels du médico-social sont-ils en mesure de proposer des aides techniques et humaines...
Evidemment ! Les ergothérapeutes peuvent par exemple installer dans le lit du matériel adapté comme des jouets sexuels. Mais il faut pour cela qu'ils acceptent d'accueillir sans critique ni jugement le fait qu'une personne achète des sex-toys, voire demande de l'aide pour les installer. Nous n'en sommes pas vraiment là...

Et lorsqu'il n'y a pas de solution « technique », que faire ?
Il faut alors prendre soin de permettre à la personne de dire ses besoins et ses aspirations, d'échanger avec ses pairs. Le silence est mortifère. Face à l'impossibilité de passer à l'acte, la parole peut être salvatrice. Le premier organe sexuel, c'est le cerveau. On peut même imaginer, pour ceux qui n'ont pas accès au langage verbal, des pictogrammes dédiés à la vie affective et sexuelle.

Globalement, la question du plaisir des résidents handicapés est très rarement prise en compte ?
En effet. Ce ne sont pourtant pas des anges asexués ; ils ont une libido comme tout le monde ! Or, derrière les murs des ateliers protégés et des établissements, avoir une ébauche de vie affective, c'est presque toujours le parcours du combattant. Lorsqu'ils en sont capables, en totale autonomie, tout est fait pour les dissuader de se mettre en couple ou d'avoir des aventures. Une éducatrice d'un foyer pour déficients intellectuels témoigne que le règlement intérieur interdit d'avoir un rapport, ou même de s'embrasser ou de se tenir par la main. C'est une vraie bombe à retardement... Les résidents ne connaissent pas leur corps et découvrent la sexualité à travers les films pornos, où la femme est un objet, ce qui ne fait qu'encourager les comportements indélicats.

Car l'abstinence peut engendrer de la violence ?
Oui, cela a été démontré de façon formelle, notamment dans le cas de maladies mentales. L'abstinence peut rendre fou ! C'est une immense souffrance, à la fois physiologique, à cause du refoulement, mais aussi psychologique.

D'autant que cette impossibilité d'entrer en contact avec l'autre entraîne parfois des dérives terriblement déroutantes...
N'y allons pas par quatre chemins. La réalité est la suivante : certaines mères sont acculées à des situations traumatisantes au point de devoir masturber leur enfant. La romancière Régine Deforges a écrit un livre sur ce sujet, « Toutes les femmes s'appellent Marie ». La maman d'un enfant handicapé mental doit se résoudre à avoir des relations sexuelles avec son fils pour tempérer ses pulsions dévorantes. La réalité rejoint parfois malheureusement la fiction. Mais ce sujet est jugé trop indécent pour qu'on en parle.

En 2012, le CeRHeS a été lancé. De quoi s'agit-t-il ?
C'est un nouveau centre « Centre ressources handicaps et sexualités » qui souhaite promouvoir la santé sexuelle et la vie affective des personnes handicapées mais s'adresse également à leur entourage et aux professionnels de l'accompagnement et du soin, notamment par le biais de formation dédiées. Une expérience novatrice qui tente de briser les tabous.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Emmanuelle Dal'Secco, journaliste Handicap.fr"
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