Formation inclusive : Erea, un modèle d'enseignement adapté?

Un enseignement sur-mesure, c'est ce que promet l'établissement régional d'enseignement public adapté Dumas (Paris), qui accueille 40% d'élèves handicapés. Son ambition ? Mettre l'accent sur la formation et booster l'autonomie. Visite.

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Comme tous les matins, des dizaines d'élèves du lycée hôtelier Alexandre Dumas se réunissent autour d'un petit-déjeuner offert par cet établissement parisien. Sa particularité ? Sur 224 élèves, 40 % sont en situation de handicap.

Visite ministérielle dans le cadre du CNR

Des jeunes avec autisme, trisomie 21 ou déficience sensorielle, d'autres en échec scolaire, partagent un moment en attendant le début des cours. Avant, certains, dans une extrême précarité, ne mangeaient qu'un repas par jour... Ce 12 octobre 2022, les croissants ont une saveur particulière car ils sont partagés avec la ministre de l'Enseignement et de la Formation professionnelle. Carole Grandjean a jeté son dévolu sur cet établissement régional d'enseignement public adapté (Erea) pour sa première visite dans le cadre du Conseil national de la refondation (CNR) territorial (article en lien ci-dessous) dédié à l'éducation*. Leitmotiv ? « Réfléchir, tous ensemble, à comment faire mieux l'école de la République », enjoint-elle.

Accompagnement et enseignement sur-mesure

80 Erea sont implantés sur le territoire français. Ces établissements d'enseignement adapté accueillent des élèves du second degré (de la sixième à la terminale) qui connaissent « des difficultés scolaires importantes et persistantes » pouvant être accompagnées de difficultés sociales faisant obstacle à leur réussite. Ils dispensent un enseignement général et professionnel « sur-mesure » conduisant à des diplômes de niveau V (certificat d'aptitude professionnelle ou CAP) ou IV (baccalauréat professionnel). Autres caractéristiques ? La diversification des stratégies pédagogiques et l'adaptation des enseignements (différenciation, individualisation, mise à disposition de personnel spécialisé, accueil plus restreint en atelier...) afin de décupler les chances des élèves à « besoins particuliers ». L'enjeu ? Lutter contre l'échec scolaire et faciliter l'accès à la qualification en mettant notamment l'accent sur la formation.

Le dispositif MAVIP pour les élèves handicapés

Les élèves en situation de handicap bénéficient notamment de dispositifs dédiés tels que le MAVIP (module d'accompagnement vers l'insertion professionnelle) qui vise à retravailler un projet « réaliste et réalisable » ainsi que sa mise en œuvre. Pour cela, ils doivent être titulaires d'une Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) ou d'une procédure en cours auprès de la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH). Une quinzaine de jeunes sont accueillis 18 heures par semaine par un enseignant spécialisé et deux assistants (temps plein AESH divisé). L'insertion professionnelle se construit avec des interventions de partenaires extérieurs, l'animation de différents ateliers en lien avec le milieu professionnel mais aussi des stages en CFA (centre de formation des apprentis), entreprises ordinaires, adaptées et/ou protégées.

Des ateliers pour gagner en autonomie

Comme les autres élèves en situation de handicap, Emile, avec trisomie 21, a obtenu son ticket d'entrée à l'Erea Dumas auprès de la Commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH). « Cette formation hors normes lui a permis de prendre confiance en lui » et d'identifier ses compétences professionnelles mais aussi psychosociales, se réjouit sa mère, Mme Gérondeau. « S'adresser aux adultes, déposer son CV ou même prendre un rendez-vous médical... Toutes ces actions du quotidien peuvent leur faire peur. Pour les accompagner au mieux vers l'inconnu, nous leurs proposons plusieurs ateliers et outils, comme la pyramide de Maslow, pour identifier leurs besoins et travailler sur leur bien-être personnel », expliquent les professeurs, à la recherche de partenaires pour financer les intervenants. De nombreux thèmes sont abordés tels que la relation amoureuse et le consentement, la dépendance aux jeux vidéo, aux réseaux sociaux... Objectif : démystifier et booster l'autonomie !

Sensibiliser les professionnels

Mission réussie pour Emile qui travaille aujourd'hui au restaurant Le Reflet, à Nantes, où tous les serveurs sont dotés d'un chromosome en plus (article en lien ci-dessous). « Il adore son métier !, assure sa mère. Quand il est malade, ce sont ses supérieurs qui le poussent à aller voir un médecin parce que lui et ses collègues ont juste envie de travailler », sourit-elle, satisfaite d'avoir gagné son « combat vers le milieu ordinaire ». « Beaucoup d'entreprises ont envie d'embaucher mais le handicap, a fortiori mental, fait peur », déplore Mme Gérondeau, exhortant à un travail massif de sensibilisation des professionnels. « Nous devons former plus encore l'ensemble des actifs de France à prendre en compte le handicap dans l'ensemble de leurs activités, pour que l'exercice de nos métiers soit adapté à chacun, insiste Carole Grandjean. Cela implique de réviser chacun des diplômes pour relever le défi de l'inclusion. »

Une culture « adaptée »

« La réduction des inégalités passe aussi par l'accès à la culture », affirme Mme Pavard, proviseure de l'Erea Dumas. Or « la majorité de nos élèves n'a jamais mis les pieds dans un cinéma, un théâtre ou un musée. Plus étonnant encore, de Paris, ils ne connaissent que leur quartier », constate Mme Misalski. Pour favoriser cette « ouverture culturelle indispensable », cette enseignante leur propose régulièrement d'assister à des spectacles ou des films adaptés, notamment grâce au dispositif Relax (article en lien ci-dessous). Sous-titrages, audiodescription, niveaux sonores et lumineux ajustés, espace détente... Toutes les conditions sont réunies pour assister à un spectacle vivant « en mode relax ». L'ambition, à terme, est de permettre à ces élèves de se rendre dans ces lieux seuls et de s'y sentir légitimes.

En bref, « l'Erea Alexandre Dumas est un tremplin vers un avenir réussi », concluent plusieurs élèves. Parmi eux, Esther 20 ans, avec autisme. Après un stage de six mois dans une résidence senior, c'est le déclic : l'alternance est LA solution. « On a fait le choix de cette école et on ne le regrette pas ! », revendique son père.

Réformer la voie professionnelle en cours

Carole Grandjean assure que ces « échanges riches d'enseignement » inspireront les quatre groupes de travail qui se réuniront mi-octobre 2022 pour amorcer la réforme de la voie professionnelle. Lancée le 13 septembre 2022 par Emmanuel Macron, elle se veut « très progressive ». Sa mission ? Réduire le nombre de décrocheurs scolaires, faciliter la poursuite d'études, améliorer le taux d'accès à l'emploi et favoriser les initiatives inclusives dans les établissements. « Tout ce qui concourt à la réussite des élèves et facilitera l'enseignement des professeurs méritera d'être débattu », indique Carole Grandjean. « Aujourd'hui, je n'ai pas de réforme dans les cartons, je souhaite la dessiner avec vous », conclut la ministre. Cette perspective fait néanmoins débat puisque tous les syndicats de la voie professionnelle appellent à la grève le 18 octobre, contestant, notamment, l'augmentation prévue du temps de stage d'au moins 50 % au détriment du temps scolaire.

Trois questions à Carole Grandjean

Handicap.fr : Quel est l'enjeu de votre déplacement dans le cadre du CNR ?
Carole Grandjean : Ces concertations locales sont extrêmement importantes pour préparer la réforme de la voie professionnelle, et c'est évidemment avec l'ensemble des acteurs, des équipes pédagogiques, des professeurs, des chefs d'établissement mais également des parents d'élèves et des partenaires qui travaillent autour des établissements que nous souhaitons la mettre en œuvre. Nous avons besoin de vous pour réfléchir, initier, proposer des expérimentations, des démarches pour que la progression de cette voie professionnelle se fasse dans l'intérêt des élèves et des professeurs.

Par ailleurs, il m'a semblé important d'être particulièrement attentive aux besoins des élèves en situation de handicap qui, à l'âge adulte, connaissent un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne nationale, d'où ma venue dans cet Erea qui accueille 90 jeunes concernés.

H.fr : Les associations de personnes handicapées se sont-elles manifestées pour apporter leur contribution au CNR ? Sont-elles force de proposition ?
CG : Beaucoup de propositions me sont parvenues, en effet. Il y a un engagement très fort des associations mais aussi des entreprises, d'acteurs des services de l'emploi ou des services publics, qui disent à quel point l'engagement social et sociétal passe aussi par un accompagnement de notre jeunesse, de toute notre jeunesse. Chacun a envie de participer au chemin que feront ces jeunes dans la société de demain.

H.fr : Lors du précédent mandat, Sophie Cluzel, ex-secrétaire d'Etat en charge du handicap, estimait que l'apprentissage était la « voie royale » pour l'insertion professionnelle des personnes en situation de handicap. Partagez-vous ce point de vue ?
CG : Chacun doit pouvoir choisir la modalité pédagogique la plus favorable. L'apprentissage en est une mais ce n'est pas la seule. La voie professionnelle en statut dit « scolaire », c'est-à-dire qui comporte simplement des stages en entreprise, est tout à fait possible également. Encore une fois, chacun son chemin...

* Tout comme lors du Grand débat, l'ambition du CNR, consultation nationale lancée par Emmanuel Macron le 8 septembre 2022 et déclinée en plusieurs thématiques, est de faire émerger des initiatives nouvelles et de donner du « pouvoir à ceux qui font, sur le terrain », pour « faire face aux grands enjeux d'avenir »

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

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