Handicap à vendre : un livre cash sur le travail en Esat

Humiliation, infantilisation, mal-être... Le journaliste Thibault Petit dévoile les coulisses du travail dans certains Esat dans "Handicap à vendre", un livre cash publié le 17 février 2022, afin de donner la parole aux usagers... Entretien.

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Handicap.fr : Handicap à vendre ! Le titre de votre livre, publié le 17 février 2022 aux éditions Les arènes, est cash, votre plume acérée, par moments... Le résultat de six années d'enquête sur les rouages du travail en Esat (Etablissements et services d'accompagnement par le travail). Etes-vous en train de lancer une bombe dans la filière médico-sociale ?
Thibault Petit : C'est intéressant parce que moi je ne trouve pas que mon discours soit si cash. J'ai simplement relaté ce que j'ai observé durant ces six années. Ce sont les témoignages des travailleurs d'Esat qui sont durs et cash lorsqu'ils parlent de leur quotidien, de leur mal-être et des humiliations qu'ils subissent. Le discours des gestionnaires peut aussi être violent quand ils parlent rentabilité, chiffres, cadence, management. C'est violent de se rendre compte que certains -pas tous- se servent de cette « main d'œuvre » bon marché et des bons sentiments pour générer une sorte de business du handicap. Mais je suis très peu dans le commentaire, c'est un livre-reportage qui est au « ras du sol ». Je ne cherche pas à lancer une bombe mais surtout à ouvrir les yeux et le débat, enfin, sur ces établissements. Mais un débat où les premiers concernés, c'est-à-dire les travailleurs handicapés et leur famille, peuvent donner leur avis sans craintes.

H.fr : Vous dites tout de même, je cite : « Le handicap, c'est comme le chou de Bruxelles, on n'aime pas trop mais on en prend de temps en temps pour se donner bonne conscience. (...) Mais l'homme, la femme, qui trime pour la moitié d'un SMIC, on ne le voit pas, jamais. Un handicapé, ça pue, ça bégaye, c'est moche, pas soigné, pas télégénique, ça s'exprime mal ou trop lentement »...
TP : Cet extrait est issu d'un chapitre où j'évoque ma rencontre avec un directeur qui assume le côté très productif des travailleurs handicapés et m'a taxé de vouloir « les dénoncer et non les aider ». Je n'étais là ni pour l'un ni pour l'autre. La presse locale parle déjà beaucoup des Esat, en bien, mais finalement très peu des travailleurs handicapés. Pourquoi ? Parce qu'ils sont, schématiquement, « considérés comme peu télégéniques, etc ». Dans ce passage, j'essaie d'expliquer ma démarche qui consistait à aller les voir directement en me passant des intermédiaires auxquels on a l'habitude d'être confrontés en tant que journalistes.

H.fr : Avez-vous déjà des réactions des associations gestionnaires ?
TP : Pas encore. Mais vus les enjeux économiques et la puissance de ces associations, je me doute qu'elles ne seront pas satisfaites de mon enquête. Il est pourtant grand temps qu'elles ouvrent les yeux ! Je ne suis pas en guerre contre elles, ce n'est pas une « attaque personnelle », mon enquête est factuelle, je relate des abus précis, je décris un système. Si, comme elles le disent à longueur de journée, ces associations pensent d'abord au bien-être de leurs travailleurs handicapés, il faut qu'elles acceptent ces témoignages, emprunts de souffrance, et qu'elles assument que les Esat, devant répondre à des commandes dans des délais impartis au risque de perdre des marchés, mettent la pression sur leurs travailleurs.

H.fr : A vous lire, on a presque le sentiment que les « usagers » d'Esat sont les esclaves des temps modernes...
TP : C'est un sentiment qui revient assez souvent. Certaines familles le disent mais pas une seule fois je n'emploie le terme « esclavagisme », qui, selon moi, fait référence à un passé et un présent qui n'ont rien de comparable. Quant au mot « exploitation », je le trouve galvaudé, pas du tout journalistique, sans parler du fait qu'il peut nous emmener devant les tribunaux... De toute façon, que j'utilise ces termes ou non, ça ne changera rien, certains témoignages se suffisent à eux-mêmes, et c'est ensuite au lecteur de se faire son propre avis. Ce qui est clair, en revanche, c'est que, structurellement, le tandem Esat-milieu ordinaire crée des abus et entraîne un mal-être.

H.fr : Quel genre d'abus ?
TP : Des usagers se sentent pressés, abusés, déconsidérés, et tout ça pour un « salaire » de misère. J'ai pu avoir accès à plusieurs fiches de paie qui m'ont laissé sans voix, notamment celle d'un usager épileptique (stabilisé) qui travaillait, de manière complètement autonome (détaché en entreprise), en 35 heures et était payé 750 euros net par mois. Les rapports, notamment, de l'Igas (Inspection générale des affaires sociales) et de l'IGF (Inspection générale des finances) disent que les usagers d'Esat gagnent environ 800 euros net par mois -ce qui est déjà très peu-, je n'ai pas trouvé ces chiffres là car il y a des absences, des maladies avec carence, des rendez-vous chez le médecin décomptés... Bien sûr, ces personnes touchent en plus des prestations sociales mais ce ne sont pas des revenus du travail.

H.fr : Les usagers se sont-ils confiés facilement à vous ? Quid des encadrants et des directeurs d'établissements ?
TP : Pour commencer l'enquête, je me suis rendu sur des forums en ligne où j'ai trouvé un nombre hallucinant de témoignages de travailleurs d'Esat. J'ai posté un message un jour et j'ai reçu des dizaines de réponses. Je n'ai pas eu de mal à les faire témoigner. En revanche, s'est posé le problème de divulgation de la vie privée ; certains veulent rester anonymes, d'autres pas. J'ai eu plus de mal avec les moniteurs d'atelier, qui accompagnent les travailleurs handicapés ; il a fallu trouver un stratagème pour les anonymiser car eux aussi souffrent, contrairement aux directeurs d'Esat qui ont parlé avec facilité, toujours très francs.

H.fr : Citez un cas, une situation qui vous a particulièrement marqué.
TP : Il y en a 1 000 mais c'est d'être sans cesse confronté aux mêmes plaintes : infantilisation, humiliation, abus... Alors que les usagers sont de plus en plus qualifiés et ont souvent travaillé dans le milieu ordinaire au préalable, leur statut n'a pas évolué. J'évoque notamment le cas d'Emilien, titulaire d'un bac+2 en droit, qui a tellement mal vécu son expérience en Esat qu'il a pensé mettre fin à ses jours.

Autre fait marquant : dans certains établissements, le prix du café est plus cher pour les usagers que pour les salariés. Cela s'explique par le fait que les usagers sont considérés comme des « bénéficiaires » et non des travailleurs.

J'ai aussi été surpris de constater que certains Esat étaient sous la main mise d'une multinationale du luxe français où les moniteurs d'atelier étaient en grande souffrance et sous pression. Dans cette même structure, les usagers qui prenaient des congés étaient remplacés par des intérimaires « valides », pour satisfaire le besoin de rentabilité.

Je consacre également un chapitre à une entreprise qui achète des produits de bureautique en gros à un fournisseur puis les fait reconditionner dans un Esat avant de les revendre à des entreprises à près de deux fois le prix du marché, au motif que c'est fait par des personnes handicapées. Les entreprises qui investissent peuvent ainsi baisser leur contribution à l'Agefiph. Un véritable business s'est monté autour du travail des personnes handicapées, d'une part parce que ça stimule les bons sentiments de tout le monde et de l'autre parce qu'il y a des avantages économiques à en tirer.

H.fr : Les usagers des Esat sont censés être accompagnés par le secteur médico-social. Avez-vous le sentiment que la rentabilité a pris le pas sur leurs besoins ?
TP : Les directeurs ne s'en cachent pas ; ils ne dirigent plus des établissements du médico-social mais des entreprises sociales. Ils sont d'ailleurs, pour la plupart, des patrons qui ont officié auparavant dans le secteur de la grande surface ou ont fait une école de commerce, et sont rarement -voire plus du tout- issus du médico-social. D'ailleurs, j'ai été sidéré par l'absence de professionnels du type psychologues, assistantes sociales, chargés d'insertion...

H.fr : Le gouvernement assure que les Esat doivent être des tremplins vers le milieu ordinaire. Qu'en pensez-vous ?
TP : C'était effectivement l'ambition de base. Mais, au final, moins de 2 % des usagers intègrent le milieu ordinaire. La raison principale c'est qu'ils ont besoin des meilleurs éléments pour fonctionner et sont donc parfois réticents à laisser partir les travailleurs les plus actifs. Pire, il y a un retour en arrière, de plus en plus de personnes handicapées qui arrivent en Esat ont travaillé précédemment dans le milieu ordinaire, qui s'est avéré trop traumatisant, allant même parfois jusqu'à créer ou réactiver un handicap. Ce ne sont pas des tremplins, ce sont devenus des nasses. D'ailleurs, la plupart des directeurs avec lesquels j'ai échangé assurent que l'inclusion ne se fait pas seulement via le milieu ordinaire. L'Etat est donc forcé de reconnaître un échec en la matière.

H.fr : Pourquoi avoir voulu vous lancer dans cette vaste enquête ?
TP : Tout a commencé il y a six ans, lors de mes études de journalisme. Je devais réaliser un reportage radio complet en une journée et, ayant une appétence pour les thématiques sociales, j'ai choisi de me rendre dans un Esat car je me demandais pourquoi certaines structures n'embauchaient que des personnes handicapées, de surcroît souvent à l'écart des villes. Ce jour-là, j'ai échangé avec un encadrant qui m'a fait visiter un établissement, tout en se vantant que les exigences étaient les mêmes que dans le milieu ordinaire, avant de me présenter deux travailleurs handicapés, évidemment triés sur le volet, selon lui très heureux d'être ici et payés non pas en « salaire » mais à la « rémunération ». Pour être honnête, à ce moment-là, n'y connaissant rien, j'avais trouvé top que l'on fasse travailler des personnes handicapées au même titre que les « valides ». Quelques semaines plus tard, en y repensant à froid, je me suis dit que c'était contradictoire de vouloir les faire travailler comme nous mais avec un salaire et un statut différents.

H.fr : Avant d'enquêter sur le sujet, pensiez-vous que les conditions de travail des usagers d'Esat étaient si précaires ?
TP
: Non, j'ai mis un pied là-dedans de manière totalement naïve et ai été étonné de voir à quel point l'ambiance dans ces établissements était morose. Sans parler de l'insalubrité de certains bâtiments qui ressemblent à des usines des années 30 et des tâches répétitives que certains usagers effectuent dans la même position, toute la journée, tandis que d'autres effectuent des tâches à haute valeur ajoutée. Ce qui est choquant, et tout le nœud de l'enquête est là, c'est que certains dirigeants font leur « pub » en se vantant de travailler comme dans le milieu ordinaire et affirment qu'ils balaient, assemblent encore plus rapidement et taillent les haies comme de véritables paysagistes. C'est un argument de vente et de marketing que l'on comprend mais, quand on creuse un peu, on s'aperçoit que le statut de ceux qui se tuent à la tâche n'est pas du tout en adéquation.

H.fr : Face à ce constat, comment faire évoluer ce statut ?
TP : Cette question est largement évoquée dans le milieu des Esat et du médico-social. Dans le dernier chapitre de mon livre, je relate ma rencontre avec le président d'Andicat (Association nationale des directeurs et cadres d'Esat), Didier Rambeaux, qui est l'un des rares à plaider pour que le code du travail s'applique dans ces établissements et que les usagers bénéficient de droits syndicaux et de représentation, d'un salaire minimum, etc. Plusieurs associations de défense des personnes handicapées, qui ne gèrent pas d'Esat, plaident également pour cette solution et exhortent à prendre des dispositions particulières pour protéger des travailleurs qui craignent d'être débauchés à la seconde où ils ne sont plus assez productifs. Mais cet avis n'est pas du tout partagé par la plupart des associations gestionnaires, notamment car elles se demandent qui va payer. Pour info, les Esat sont financés par l'Etat à hauteur de 70 % environ.

Certaines associations réclament la fermeture pure et simple des Esat, considérés comme des lieux d'exclusion et de ségrégation, dans la droite lignée des recommandations de l'ONU (ndlr, article en lien ci-dessous). Ce n'est donc pas un simple fantasme de militant...

H.fr : Un autre livre sur le handicap dans vos tiroirs ?
TP : Je pense que je n'en ai pas fini avec ce milieu, à la fois obscure, opaque, complexe et très intéressant. Depuis la sortie du livre, on m'a parlé d'autres zones d'ombres sur lesquelles je souhaiterais enquêter. Mais, pour l'heure, j'aimerais me consacrer à mes premières amours et écrire un livre sur l'alpinisme. Mon truc à moi, ce sont les histoires, l'humain, pas les chiffres !

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

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