Près d'une personne handicapée sur trois est « en situation de privation matérielle et sociale », soit deux fois plus que le reste de la population (32 % contre 13 %). Derrière ces chiffres, des renoncements très concrets : ne pas pouvoir se chauffer correctement, se priver d'une semaine de vacances ou différer le remplacement d'un meuble usagé. Publiée fin décembre 2025, une enquête de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), menée auprès de milliers de personnes handicapées entre 2008 et 2024, met en exergue des « conditions de vie dégradées », qui s'inscrivent dans le temps.
Un indicateur européen pour mesurer la précarité
Pour objectiver ces situations, la Drees ne se limite pas à l'analyse des ressources financières. Elle s'appuie sur l'indicateur européen de privation matérielle et sociale, fondé sur une question posée régulièrement par l'Insee : « À quoi renoncez-vous pour des raisons financières ? » Treize éléments de la vie courante, considérés comme souhaitables ou nécessaires pour un niveau de vie acceptable, sont ainsi examinés : payer son loyer et ses factures à temps, manger un repas contenant des protéines au moins tous les deux jours, disposer d'une connexion internet, remplacer un équipement défectueux ou encore posséder une voiture. À partir de cinq renoncements déclarés, la « privation » est évoquée.
L'imprévu financier, talon d'Achille du quotidien
La privation la plus courante ? La difficulté à faire face à une dépense imprévue de 1 000 euros. En 2024, 52 % des personnes handicapées âgées de 16 à 64 ans déclarent ne pas pouvoir y faire face, contre 30 % dans l'ensemble de la population. Une fragilité budgétaire qui transforme le moindre aléa en source d'inquiétude. Les vacances constituent l'autre grand renoncement : 44 % des personnes concernées n'ont pas les moyens de s'offrir une semaine hors de leur domicile. Enfin, 37 % déclarent ne pas pouvoir remplacer des meubles hors d'usage.
Une amélioration récente mais encore fragile
Les données les plus récentes montrent toutefois une légère inflexion. Depuis 2022, la part de personnes handicapées déclarant des situations de privation recule (passant de 39 % à 32 % en 2024), après une période de hausse entre 2016 et 2022. Une évolution positive, mais à relativiser. Depuis 2013, ces proportions connaissent d'importantes fluctuations d'une année sur l'autre (29 % en 2016 et 39 % en 2022) mais aucune amélioration durable ne se dessine.
Handicap : plus de célibataires et de familles monoparentales
L'enquête éclaire aussi les contextes de vie dans lesquels s'inscrivent ces difficultés. Les personnes handicapées sont en moyenne plus âgées que le reste de la population, ce qui explique qu'elles soient plus souvent divorcées ou veuves et qu'elles aient plus fréquemment des enfants. Elles vivent moins souvent en couple et davantage seules ou en famille monoparentale. Entre 2016 et 2024, la part de celles vivant en couple est passée de 63 % à 53 %, tandis que celle vivant seules ou en famille monoparentale a augmenté de près de 10 points (de 32 à 41 %). Des configurations familiales qui pèsent directement sur les ressources disponibles et évoluent peu depuis 2008.
Logement : un décrochage progressif
Autre enseignement marquant : l'accès à la propriété. En 2024, 55 % des personnes handicapées possédaient leur logement, contre 63 % dans l'ensemble de la population, alors que ces proportions étaient à peu près égales en 2008 (Handicap et logement : (encore) un parcours du combattant). Les personnes concernées sont aujourd'hui plus souvent locataires, parfois dans des logements à loyers inférieurs au marché, mais avec une stabilité résidentielle moindre. Un facteur de vulnérabilité supplémentaire.
Des inégalités persistantes face aux diplômes
Le niveau de diplôme reste un marqueur fort des écarts observés. Une personne handicapée sur six possède un diplôme supérieur au baccalauréat, contre une sur trois dans le reste de la population (Le plafond de verre des jeunes en situation de handicap). Un différentiel qui pèse sur l'accès à l'emploi, les trajectoires professionnelles et, in fine, les conditions matérielles d'existence (Handicap, genre et précarité en emploi: une étude alarmante).
Le handicap progresse chez les actifs
L'étude met enfin en évidence une évolution notable : entre 2008 et 2024, la part des personnes handicapées âgées de 16 à 64 ans – qui se déclarent « fortement limitées depuis au moins six mois, à cause d'un problème de santé, dans les activités que les gens font habituellement » – est passée de 4,7 % à 7,2 %. Cette hausse est particulièrement marquée chez les 35-54 ans, tandis qu'elle recule chez les plus de 65 ans. Une tendance qui interroge directement l'usure professionnelle, la prévention des risques et l'accompagnement des parcours de santé tout au long de la vie active.
Des constats solides, des leviers à activer
En documentant finement ces situations, la Drees dresse un constat clair : les difficultés matérielles rencontrées par les personnes handicapées sont loin d'être isolées et s'inscrivent dans des parcours de vie marqués par des inégalités persistantes. Si une amélioration récente se dessine, elle reste fragile. Ces constats interpellent directement les pouvoirs publics sur les réponses concrètes à apporter pour améliorer durablement le quotidien de ces millions de Français.
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