« Sur mon dernier avis d'imposition, je n'arrive pas à faire correspondre les intitulés et les chiffres. C'est illisible. » Si déclarer ses impôts en ligne est devenu la norme, pour des milliers de personnes handicapées visuelles, dont Laurence de Roquefeuil, cette démarche reste un véritable parcours d'obstacles. Alors que la campagne de déclaration des revenus touche à sa fin, le Collectif français du handicap visuel (CFHV) annonce le dépôt d'une action de groupe contre la Direction générale des Finances publiques (DGFIP), accusée de ne pas garantir l'accessibilité numérique de son portail impots.gouv.fr. Un enjeu majeur quand on sait que près de 12 millions de Français sont concernés par les questions d'accessibilité numérique, dont 2 millions de personnes aveugles ou malvoyantes.
Selon les associations, les difficultés rencontrées sont nombreuses : documents PDF illisibles avec les lecteurs d'écran, messagerie sécurisée inaccessible, contenus mal structurés ou encore impossibilité d'effectuer certaines démarches sans imprimer des documents. Résultat : des contribuables handicapés se retrouvent contraints de solliciter un proche pour accomplir des formalités normalement couvertes par le secret fiscal.
Comme un « escalier infranchissable » pour des PMR
« Tous les intitulés sont écrits les uns à la suite des autres, sans séparation. Je lis tous les chiffres du déclarant 1 mis bout à bout, puis ceux du déclarant 2 mis bout à bout... Présenté de cette façon, ce tableau est illisible pour une personne aveugle », déplore Laurence de Roquefeuil, pourtant aidée d'un lecteur d'écran. Pour les associations, cette situation revient à ériger une barrière numérique comparable à un escalier infranchissable pour une personne à mobilité réduite.
L'enjeu dépasse largement la seule déclaration de revenus. L'accès aux impôts, aux documents administratifs et aux échanges avec l'administration constitue une condition essentielle de l'autonomie, de la citoyenneté et du respect de la vie privée des personnes en situation de handicap. Pourtant, malgré des signalements répétés depuis plusieurs années, les associations estiment que les corrections apportées restent insuffisantes.
Dans son Observatoire sur l'accessibilité numérique de 2025, la Fédération des aveugles et amblyopes de France révélait des « résultats affligeants » concernant les sites des Maisons départementales des personnes handicapées, « structures pourtant au cœur de l'accompagnement de ce public. Sur les 90 MDPH étudiées, une seule plateforme se déclarait totalement conforme. En réalité, seules neuf « maisons » étaient conformes à leurs obligations d'affichages, et ce chiffre tombant à sept en incluant la validité de la déclaration (Aveugles : 2,52% des sites accessibles, place aux sanctions!).
Une obligation légale vieille de vingt ans
La colère du secteur du handicap est d'autant plus forte que l'accessibilité numérique des services publics n'est pas une nouveauté. L'article 47 de la loi Handicap du 11 février 2005 impose aux administrations de rendre leurs services numériques accessibles. Le site impots.gouv.fr figure même parmi les 250 démarches administratives essentielles que l'État s'était engagé à rendre pleinement accessibles, rappelle le collectif. Mais lors du dernier Comité interministériel du handicap (CIH), l'objectif d'une accessibilité totale d'ici fin 2025 a été revu à la baisse : seuls 50 % des services devraient être conformes à cette date, la mise en accessibilité complète étant désormais annoncée pour 2026.
Interpellée pour son rôle de contrôle et de sanction, l'Arcom, le gendarme de l'audiovisuel et du numérique, refuse, elle aussi, d'user de ses prédictions pour forcer l'administration à respecter la loi. Face à ce qu'elles considèrent comme une discrimination persistante et une « inaction persistante », les associations du CFHV, soutenues par l'association Intérêt à Agir, ont saisi le 1er juin 2026 le Tribunal administratif de Paris. Leur demande : contraindre le ministère de l'Économie et des Finances à mettre fin à ces manquements dans un délai fixé par la justice. Une procédure qui pourrait devenir emblématique dans la lutte pour l'accessibilité numérique des services publics et l'égalité des droits des personnes handicapées.
©Capture écran impots.gouv / SeventyFour de Getty Images - Canva



