Les jardins de Claude-Monet à Giverny (Eure) comptent parmi les lieux que Denise Rovis aimait retrouver lorsqu'elle voyait encore. Malvoyante pendant vingt ans, elle a perdu toute perception de la lumière il y a environ un an et demi. Son goût pour la nature, lui, n'a pas disparu. Le plaisir demeure, l'autonomie, non. « Pour moi, visiter seule un jardin est absolument impossible, confie cette membre de l'association Valentin Haüy (AVH). J'ai besoin désormais d'être accompagnée. »
Lors des visites organisées, le guide ne se contente pas d'énumérer les fleurs et les arbres. Il raconte l'histoire du lieu, décrit la composition des massifs, les perspectives et la manière dont le paysage s'est façonné au fil du temps. « Il ne s'agit pas seulement de faire passer des couleurs et des formes, mais aussi des émotions, explique Denise Rovis. J'ai dans la tête une formidable bibliothèque d'images. Dès qu'on m'évoque un paysage, une fleur ou des couleurs, cela me parle immédiatement et mon imagination se met en action. » Ainsi, à mesure que le guide parle, le jardin reprend forme en elle.
Le handicap visuel à l'épreuve des allées
En juin 2026, les Rendez-vous aux jardins, organisés par l'AVH, ont retenu pour thème « Les cinq sens au jardin : la vue ». À cette occasion, le ministère de la Culture a travaillé aux côtés de l'association et du Comité des parcs et jardins de France afin de mieux accueillir les visiteurs aveugles ou malvoyants. Plusieurs visites sensorielles avaient ainsi été proposées, notamment au Petit Trianon, à Versailles, où s'est rendue Denise Rovis. Mais une fois le guide reparti, que reste-t-il de cette accessibilité ? Souvent, bien peu.
Le Jardin des Plantes de Paris indique par exemple sur son site ne proposer aucun aménagement spécifique permettant aux visiteurs déficients visuels de s'orienter. Il leur conseille de venir accompagnés et propose notamment le service gratuit des Souffleurs d'Images (Souffleurs d'images: quand la culture se murmure à l'oreille ). Le toucher des écorces, le parfum des roses ou le murmure d'une fontaine enrichissent la découverte. Aucune de ces sensations ne permet toutefois, à elle seule, de savoir quelle allée emprunter, d'anticiper un escalier ou de retrouver la sortie.
Des repères sous les pas
Conceptrice d'éco-jardins et formée à l'École nationale supérieure de paysage de Versailles, Sandrine Tellier s'intéresse depuis ses études à la manière dont les personnes déficientes visuelles perçoivent et parcourent un jardin. Une visite des jardins de Versailles, les yeux bandés, lui a notamment fait prendre conscience de signes que les voyants remarquent rarement. Au fil de ses observations, le vent s'est révélé un précieux indicateur. « Je me souviens que les personnes que j'accompagnais ressentaient très bien son passage, raconte-t-elle. Nous longions une haie et, à un endroit, l'une d'elles en a perçu la trouée. Jouer sur les pleins et les vides, le couvert et le découvert, permet de s'orienter. La progression se ressent aussi lorsque l'on passe d'un espace très ombragé à un autre plus ensoleillé. »
Sandrine Tellier imagine aussi une rambarde qui commencerait à s'incliner avant la première marche, afin d'annoncer la descente et de permettre au visiteur de l'anticiper. Le jardin dessine ainsi une géographie sensible, perceptible jusque sous les pieds. Passer de l'herbe au gravier, puis aux plaquettes de bois modifie à la fois l'appui et le bruit des pas. « Si tous les sentiers sont identiques, il n'y a aucun moyen de se repérer quand on n'a pas la vue, observe la paysagiste. Mais organisées selon une logique cohérente, ces variations de textures pourraient jalonner un itinéraire et annoncer les changements d'espaces. »
Concevoir avec les personnes concernées
Dans ses Propositions pour l'accueil des publics malvoyants et aveugles, publiées le 13 février 2026, le ministère de la Culture recommande des sols stables, plats et dégagés, la sécurisation des obstacles et, si nécessaire, l'installation d'un balisage facilitant la circulation. Encore faut-il que ces dispositifs soient élaborés avec leurs futurs usagers. « En tant que voyant, on ne peut pas travailler seul sur ce sujet, insiste Sandrine Tellier. Il faut que les personnes concernées puissent expérimenter et nous dire ce qui fonctionne ou non. » De fait, une visite les yeux bandés peut attirer l'attention sur des sensations habituellement négligées. Elle ne reproduit toutefois ni l'expérience du handicap visuel ni les stratégies acquises au fil des années.
Le braille et les QR codes ne suffisent pas
Les cartels en braille paraissent une évidence. Ils ne s'adressent pourtant qu'à ceux qui le lisent. Denise Rovis, devenue aveugle à 76 ans, n'a pas souhaité entreprendre cet apprentissage. « Les plaques avec le nom des arbres en braille, c'est très bien mais uniquement pour ceux qui le maîtrisent », rappelle-t-elle. Les informations en gros caractères, contrastées et placées à bonne hauteur restent indispensables aux personnes malvoyantes. Les QR codes, audioguides et applications peuvent compléter l'accueil. « J'utilise mon smartphone pour faire décrire une scène photographiée, précise Denise. L'outil m'en donne une idée générale, mais sans caractère émotionnel ».
Et comment trouver un QR code que l'on ne voit pas ? Même bien renseigné, il n'aide pas à éviter une branche basse ni à localiser l'allée suivante. L'accessibilité suppose donc de combiner plusieurs solutions, parmi lesquelles un plan tactile ou sonore, un cheminement cohérent, des contrastes visuels, des repères perceptibles à la canne, des descriptions audios et un personnel formé. L'accompagnement humain conserve toute sa valeur mais il ne devrait plus être indispensable pour franchir les grilles d'un jardin et s'y déplacer.
Un jardin à part ou un jardin pour tous ?
De la menthe que l'on effleure, des oreilles d'ours au feuillage velouté, des écorces rugueuses, les chants d'oiseaux, la fraîcheur de l'ombre… Les jardins sensoriels ont révélé tout ce que la nature peut offrir lorsque le regard n'est plus central. Mais faut-il cantonner cette expérience à quelques mètres carrés spécialement aménagés et délimités ? « Pour moi, tout jardin doit être un jardin pour les personnes déficientes visuelles, répond Sandrine Tellier. Ce serait ça, l'idéal. » L'accessibilité ne devrait donc pas se limiter à un espace à part, mais irriguer l'ensemble du jardin dès sa conception.
Pensée avec discrétion, elle peut se fondre dans le paysage tout en profitant aux enfants, aux personnes âgées et, plus largement, à tous les visiteurs. Elle invite même les voyants à prêter davantage attention à ce qu'ils traversent sans toujours le percevoir. La technique ne rend pas pour autant la présence humaine superflue. À Giverny, des amis habitués à guider des personnes déficientes visuelles ont su transmettre à Denise « tout le plaisir de la visite ». Le jardin se raconte alors autant qu'il se parcourt. Un jardin pour tous serait peut-être simplement un lieu où chacun pourrait cheminer à son rythme, seul ou accompagné, sans que l'absence de vue le tienne à l'écart du paysage.
©Clotilde Costil



