« Aujourd'hui, on ira doucement… », prévient Carine Marais, infirmière et responsable du jardin thérapeutique Hellebore, à Caen (Calvados), avant même de s'engager dans les allées baignées de soleil. En ce jeudi 9 juillet, le thermomètre dépasse déjà les 30 °C. Les messages de prévention se multiplient face à la canicule, mais ici, il n'est pas question de renoncer. Pour preuve, trois patients ont tout de même répondu présent à leur rendez-vous hebdomadaire. Parmi eux, Franck et Mourad, deux visages familiers des lieux. Sous cette chaleur écrasante, c'est le jardin qui impose son tempo. Les gestes ralentissent, les arrosoirs prennent le relais des bêches et chacun s'accorde le luxe de prendre le temps de souffler.
Bien plus qu'un jardin
Dès l'entrée, les têtes jaunes des tournesols semblent saluer les visiteurs. Une spirale d'aromatiques, créée par Mourad, diffuse ses parfums, tandis que le clapotis du bassin accompagne la promenade. Plus loin, deux chèvres poursuivent tranquillement leur mission d'écopâturage – un mode d'entretien écologique des espaces verts avec des animaux herbivores domestiques - comme indifférentes à la chaleur. Rien, ou presque, ne laisse deviner qu'à quelques pas des bâtiments de l'Établissement public de santé mentale (EPSM) de Caen, ce jardin foisonnant est aussi un lieu de soins. Peut-être parce qu'il suffit parfois d'une poignée de terre entre les doigts, du parfum d'une feuille de menthe froissée ou du chant d'un oiseau pour retrouver un peu de confiance. « À Maltot (à quelques kilomètres de Caen, ndlr), je voyais combien mettre les mains dans la terre faisait du bien à certains patients, raconte Carine Marais. Je me suis dit qu'il fallait aller plus loin. » L'idée germe en 2019. Alors infirmière à l'hôpital de jour de Maltot, elle imagine un jardin thérapeutique au cœur de l'EPSM de Caen. Quelques années plus tard, Franck et Mourad, présents dès les débuts du projet, sont toujours au rendez-vous.
Quand le lieu s'adapte aux personnes
Très vite, les jardiniers de l'EPSM prêtent main-forte pour les terrassements et les plantations. En mai 2022, les six premières parcelles voient le jour. Le succès est tel que Carine Marais se consacre aujourd'hui entièrement à Hellebore. Titulaire du diplôme universitaire « Santé et jardins, prendre soin par la relation à la nature », elle coordonne désormais ce lieu singulier ouvert aux patients de l'ensemble des services de l'établissement. Ici, les fleurs ne sont pas seulement décoratives, les légumes ne servent pas uniquement à remplir les paniers et les animaux ne sont pas là pour embellir le paysage. Chaque espace a été pensé pour que chacun puisse trouver sa place, quels que soient ses capacités, son handicap ou son rythme.
Le jardin de tous les possibles
Dans les allées du potager, les semis d'épinards ne se sont pas laissés faire face à la pugnacité de leurs jardiniers. « J'en ai bavé ! », lance Sébastien en désignant son carré. Accueilli à l'EPSM depuis plusieurs mois, le jeune homme marche difficilement et peine à se pencher longtemps. Pour lui, les bacs potagers surélevés ont changé la donne. « Avant, je ne tenais pas longtemps », confie-t-il. « Ces dispositifs n'ont pas été installés uniquement pour les personnes en fauteuil roulant, explique Carine Marais. Ils sont utiles à toutes celles dont le handicap, les douleurs ou la fatigue rendent les gestes difficiles. L'idée, c'est que chacun puisse jardiner dans les meilleures conditions possibles. » Les allées permettent notamment aux fauteuils roulants de circuler facilement entre les parcelles.
« Nous accueillons des personnes de 5 à 87 ans », poursuit Carine Marais. Enfants suivis en pédopsychiatrie, adolescents accueillis à la Maison des adolescents, adultes vivant avec une schizophrénie, un trouble bipolaire ou une dépression sévère… Les parcours sont multiples, les besoins aussi. Au fil de l'après-midi, chacun s'approprie le jardin à sa manière. On peut saliver devant une figue précocement mûrie, caresser les feuilles veloutées du stachys, surnommé aussi « oreille d'ours », croquer une fraise ou aller faire « causette » avec les chèvres. Ainsi, il n'existe pas une seule manière d'aller mieux, en accord avec la nature.
Le vivant comme partenaire de soin
Le long de la haie des comestibles, les framboises et les myrtilles se font rares. Franck montre les quelques baies oubliées au fond des branches : « Les plus gourmands sont déjà passés ! » À quelques mètres de là, Mourad poursuit son travail en silence. Je n'entendrai presque jamais le son de sa voix. Le soin passe parfois par des gestes très simples : lever les yeux, tendre l'oreille, s'émerveiller d'un oiseau ou d'une fleur. Une mésange traverse le jardin avant de disparaître dans un nichoir... « Nous participons chaque année au grand comptage des oiseaux avec la Ligue pour la protection des oiseaux, indique Carine Marais. Les personnes adorent ça. Elles apprennent à reconnaître les espèces, à écouter leurs chants, à observer leurs habitudes. » Plusieurs études montrent que l'observation des oiseaux – le birding, comme l'appellent les Anglo-Saxons – favorise le bien-être psychologique et contribue à réduire le stress. À Hellebore, nul besoin de jumelles sophistiquées. Le spectacle est partout. Pour peu que l'on prenne le temps de regarder.
La biodiversité comme alliée
Les oiseaux ne sont pourtant qu'une facette de cet écosystème. Deux chèvres et deux brebis entretiennent paisiblement la prairie en écopâturage, une alternative aux engins mécaniques et aux traitements phytosanitaires. Un passage aménagé sous une clôture permet aux hérissons de circuler librement jusqu'à leur cabane, un aménagement précieux pour cette espèce dont les populations sont en fort déclin. Les abeilles, elles, bourdonnent autour du bassin avant de repartir butiner les fleurs. « Nous voulions recréer un véritable écosystème, souligne Carine Marais. Ancienne friche, le terrain est devenu un refuge pour la biodiversité grâce au travail mené avec Quentin Tabou, responsable des jardins de l'EPSM. Les oiseaux y nichent, les pollinisateurs y butinent, les petits mammifères y circulent. Les patients, eux aussi, y retrouvent peu à peu un espace où se reconstruire. Et en prenant soin du vivant, beaucoup découvrent qu'ils prennent aussi un peu soin d'eux-mêmes. »
Un jardin où l'on est… et où l'on fait
Tous les patients ne viennent pas ici pour jardiner. Certains passent une heure à lire près du bassin. D'autres préfèrent s'installer dans les fauteuils en bois fabriqués par les travailleurs de l'ESAT La Passerelle Verte et regarder les insectes évoluer entre les fleurs. D'autres encore mettent les mains dans la terre, rempotent une plante ou entretiennent leur propre carré potager. À Hellebore, il n'y a ni obligation de produire ni injonction à réussir. Jardiner, observer ou simplement profiter du calme, tout cela fait partie du soin. « Nous avons voulu créer un jardin où l'on 'est', autant qu'un jardin où l'on 'fait' », insiste Carine Marais.
Certaines personnes cultivent leurs propres légumes avant de les cuisiner chez elles ou lors d'ateliers organisés par les équipes soignantes. D'autres reviennent semaine après semaine retrouver leur parcelle, comme on retrouve un rendez-vous avec soi-même. Parfois, le jardin révèle aussi des vocations. « Quand je repère chez un patient un véritable intérêt pour le maraîchage, les espaces verts ou le soin aux animaux, j'en parle avec les équipes, explique Carine Marais. Nous pouvons ensuite l'orienter vers une assistante sociale afin d'envisager une formation ou un parcours en ESAT. » Pour certains, Hellebore devient ainsi bien davantage qu'un lieu de rétablissement. C'est aussi le premier pas vers un projet professionnel.
Une autre façon de soigner
Ce changement de regard illustre l'évolution de la psychiatrie. Longtemps centré sur les soins dispensés entre les murs de l'hôpital, l'accompagnement s'ouvre désormais à des approches complémentaires où le mouvement, les interactions sociales, le contact avec le vivant et la participation à un projet collectif participent eux aussi au rétablissement. Cette approche est confortée par des données scientifiques de plus en plus nombreuses. Une étude publiée en 2023 dans The Lancet Planetary Health, menée auprès de 2,3 millions de personnes, a montré que les habitants des environnements les plus verts présentaient un risque de troubles mentaux inférieur d'environ 20 % à celui des personnes vivant dans des milieux moins végétalisés. À Hellebore, les patients sont orientés sur prescription médicale. « Tous les médecins qui ont prescrit le jardin ont renouvelé cette prescription », constate Carine Marais. Un indicateur concret de l'intérêt thérapeutique que les équipes médicales lui reconnaissent.
Un modèle qui essaime
Mais l'expérience d'Hellebore s'inscrit aussi dans un mouvement plus large. En France, les jardins thérapeutiques se développent dans les établissements de santé, les Ehpad et les structures médico-sociales, à mesure que leurs bénéfices sur le bien-être et le rétablissement sont documentés. La création, en 2023, du diplôme universitaire « Santé et jardins, prendre soin par la relation à la nature », suivi notamment par Carine Marais, illustre cette évolution. « Il s'agit d'interventions non médicamenteuses dont le but premier est l'apaisement, conclut Carine Marais. Ce n'est pas une médecine parallèle. » En quittant Hellebore, le bourdonnement des abeilles couvre un instant le bruit des voitures. Les tournesols se balancent doucement sous le vent, une chèvre relève la tête. Dans ce jardin, on vient parfois pour apprendre à faire pousser des tomates. On en repart surtout avec l'idée qu'il est possible, même après les tempêtes de la vie, de reprendre racine.
© Mickaël Chapuliaut


